Les Premiers chapitres de Peste Soit Des Lutins



Lettre au lecteur



Cher vous,

Je suis Louis Balthazar... Enfin, pas exactement.

Disons que Louis Balthazar est Moi... Une modique partie de Moi. Je ne peux me résumer à lui, cela vous induirait en erreur. Moi, je suis une âme, sans doute l'une des plus vieilles âmes de mon univers qui, soit dit en passant, se nomme Le Premier Monde . En ce moment j'attends ma prochaine réincarnation... C'est ainsi que cela fonctionne ici et ce depuis que mon monde est monde.

Mon âme, tout au long de ses incessantes renaissances, a pu voir son univers évoluer. Oui, mais elle n'a pas fait que cela. Elle a activement participé à cette évolution, souvent de manière fort désastreuse, il faut bien l'admettre.

Oui mais pas toujours ! Revenons à Louis, ce sera plus sage. Louis Balthazar et ses compagnons de fortune, donc, ont vécu une épopée qui, même dans notre monde où l'exceptionnel se banalise depuis toujours, est considérée par la plupart de ses contemporains comme hors-norme. Voilà pourquoi ces chroniques me paraissaient indispensables.

Oh je sais ce que vous pensez de moi en ce moment. Ces quelques phrases me désignent à vos yeux comme un être pédant et imbu de sa personne. Vous n'avez pas tort, je vous le concède sans honte. Une âme ne s'encombre ni de honte ni de secrets ! Sachez-le, une âme n'emporte pas avec elle ce genre de bagages. Trop lourd, trop encombrant. Cela étant dit, la vie de Balthazar, un infime chapitre de ma vie à Moi, donc, est réellement exceptionnelle. Il fallait la relater, la mettre sur papier, écrire de beaux livres, les relier et les mettre sur les étagères d'une charmante bibliothèque.

Pour être franc, je ne suis pas l'auteur de ces écritures. La première des raisons est évidente ; une âme, ça n'écrit pas ! La seconde, c'est qu'assez curieusement, si toutes les entités que j'ai interprétées durant mes vies devaient avoir un point commun et un seul, ce serait celui-là : elles n'ont jamais eu l'âme littéraire. Ce qui est assez curieux en soi, vu qu'une âme, à chacune de ses renaissances, oublie tout ce qu'elle était et a été. Elle ne cumule son savoir et ses personnalités qu'à la mort de l'entité qu'elle possédait... Si l'on devait faire des probabilités, enfin s'il ne restait vraiment plus que cela à faire, je suis si vieille que j'aurais pu ne serait-ce qu'une fois, acquérir ce don. Comme quoi, on ne se refait pas toujours et jamais complètement ! La troisième et dernière des raisons, c'est qu'un ami s'en est chargé à ma place... Un ami très spécial. Là encore, je résumerais grandement la situation en le qualifiant d'observateur. Pour le moment, disons qu'il est unique en son genre. Dans mon monde, il est omniscient, éternel et intemporel. Dans le votre, il est éphémère et anodin.

C'est un rêveur.

Et ses rêves, sans oublier ses cauchemars, lui content Le Premier Monde, un univers que son imaginaire labyrinthique a créé de toutes pièces, parfois contre sa volonté propre. En ce moment, ils lui relatent plus particulièrement les mésaventures de Balthazar. Il me connaît de longue date, il me suit et parle à mon âme. C'est d'ailleurs lui qui écrit pour moi, en ce moment. Oui, je sais, c'est curieux mais c'est ainsi. Il sait mieux que quiconque qui je suis et ce que j'ai fait... Il sait déjà ce que je ferai. Lui ne me dicte pas mes choix, il les relate. Dans mon monde, toutes les âmes le connaissent sous le nom du Bouquineur. Aujourd'hui, le Bouquineur vient à vous et vous initie au Premier Monde, à cette arrière-boutique logée dans son subconscient, née d'un big-bang chimérique où se déversent en flux continu ses passions et ses craintes, à ce rêve éternel d'un être éphémère.

Bonne lecture...

Et surtout n'oubliez pas, la réalité n'est qu'une question de point de vue. Pour moi, vous êtes tout aussi imaginaire et insaisissable que je le suis pour vous. Je ne signe pas, une âme n'a pas de nom... Ou elle en a trop ! Là encore, tout dépend du point de vue ; le vôtre, le mien... Ou, pourquoi pas, celui du Bouquineur !


1. L'Etoile du nord



Bray endeuillée !


Hier soir, Mr Avlo, époux de la très populaire dame de Bray, Mme le maire de la cité sur un volcan, a été retrouvé mort dans une chambre d’hôtel douteuse d'un quartier populaire. Le pauvre homme est décédé dans d’horribles circonstances ; torturé, amputé, il s’est vu mourir avant que ses tortionnaires ne se décident à le décapiter et à expédier sa tête par colis à l'hôtel de ville de Bray, plus précisément à Mme Avlo, accompagné d’indications pour retrouver le reste du corps. Bien sûr tous les regards se tournent aujourd'hui vers la Peste Lutine, même si cette satanée pieuvre mafieuse n'a nullement revendiqué ce crime odieux. Il va sans dire que Mme Avlo, femme dynamique au caractère d’acier, s’est fait beaucoup d’ennemis depuis son élection, notamment en déclarant la guerre à la Peste Lutine. L’organisation criminelle a tenté à plusieurs reprises de l’assassiner, manquant sa cible à chaque fois, fort heureusement. Aujourd’hui, elle touche son ennemi en plein cœur, détournant la protection importante dont disposait le couple Avlo. L’enquête, qui a débuté sur les chapeaux de roues, tendrait à prouver que l’homme se serait fait appâter par une jeune prostituée. La police aurait d’ailleurs un témoin l’ayant vu en compagnie de ladite prostituée ; un portrait robot est en préparation. Hélas, il est de notoriété publique que le couple Avlo n’allait pas fort, et que le mari était un brin volage… Bien que sous le choc, Mme Avlo n’a pas hésité à faire une déclaration à la presse, réaffirmant sa position face à la Peste Lutine, et proposant une somme rondelette de huit mille contis pour la capture de cette femme. La chasse est donc ouverte…

Article paru dans Les Nouvelles Des Cités Libres,
grand quotidien diffusé sur le Vieux Continent,
auteur anonyme.




Lou s’arrêta, releva son regard, quittant ainsi sa lecture, un article sur l’assassinat du mari Avlo ; décidément, tout le monde en parlait !
Brillant, l’astre local, s’éteignait en douceur.
La nuit tombait, le vent se levait alors que le ciel s’épaississait, le temps était à l’orage…
Tant mieux, Bubel serait moins pénible s'il faisait plus frais. Décidément, l’amphibien n’aimait pas la chaleur. Lorsque Lou avait quitté leur navire, l’Elisabeth Summer, pour se rendre en ville, le meub’l râlait encore, enfermé dans la salle des machines, pestant contre on ne sait trop quoi, tout en bricolant la chaudière du navire… Bricoler, ça l'apaisait, lui disait-il sans arrêt...
Lou en doutait sérieusement.
Ce n’était pas vraiment une ville, là où ils s’étaient arrêtés, pensait Lou, mais plutôt un bourg, un petit coin paumé baptisé Pommeraie, sans nul doute un nom directement lié à l’énorme verger que le Summer avait survolé au sud de la ville… Pommeraie donc, pourrissait, elle avait peut-être mûri un jour, mais là, elle était en train de se décomposer, incapable de se faire une place sous la lumière des astres. A la fois trop loin de Bray, la cité sur un volcan, pour bénéficier de son influence, à la fois trop proche pour pouvoir s’en émanciper… Une ville oubliée en pleine décrépitude.
Mais peu importait, c’était là que son enquête l’avait conduit, ou plus précisément à l’Etoile du nord , le bar-hôtel de Pommeraie, le seul, l’unique !
Et ce bar-hôtel était juste devant lui, face à la mairie, sur une petite place pavée. On n'y rentrait pas de gaieté de cœur dans ce bar, non…
Il était bien incapable de susciter chez un voyageur, même éreinté par un long périple, un quelconque sentiment de bien-être, sa devanture ne prédisait nullement un accueil chaleureux et sa carte, ce misérable bout de papier corné et jauni par une exposition prolongée aux rayons de Brillant, entachée de la salissure de la vitrine dans laquelle elle était exposée, était si médiocre, qu'elle ne pouvait éveiller les pupilles gustatives du pauvre diable.
Non, l'Etoile du nord, décidément, était tout aussi fade que sa bourgade.
C’était plutôt un lieu où ce même voyageur entrait parce qu’il avait faim, qu’il voulait dormir et surtout, parce que c’était l’unique bar-hôtel de Pommeraie ! C’était aussi le genre d’endroit où les vieux du coin, ne sachant que faire de la journée, se retrouvaient pour jouer aux dominos et où les ivrognes se faisaient délester de leur paye… Bref, un endroit enjoué et charmant.
Lou lâcha son journal et avança d’un pas ferme et décidé vers le vieux bâtiment de pierre et de bois. Une rafale de vent emmena au loin Les Nouvelles Des Cités Libres et souleva la vieille cape noire du bourlingueur, laissant entrevoir un instant, pendant nonchalamment à la ceinture du personnage, engoncée dans son fourreau de cuir, une longue épée à la garde étincelante et à la coquille finement ouvragée. Fugacement touchée par les derniers rayons de l’astre couchant, la garde s’illumina un instant.
Lou gravissait l’unique marche de l’esplanade de l’Etoile du nord lorsqu’une espèce de longue succession de plus de trente centimètres d’anneaux rouges et noirs, chacun relié à des paires de pattes griffues, s’échappa de son ample chemise en lin en passant par son col déboutonné, et sauta à terre.
C’était Pic, son escarion,… Son ami. Jusque là, il s’était laissé porter, bien au chaud contre le ventre de Louis, rangé en boule, griffes rétractées.
Doté d’un appendice lui-même armé d’un aiguillon venimeux, Pic , si il avait été recensé, aurait pu faire partie des espèces répertoriées comme dangereuses, au même titre que les dragons… En plus petit, certes, mais tout de même, il était bon d’en être tenu informé ! Plus on s’approchait de sa tête, plus ses anneaux devenaient grands. L’avant-dernier, ovale, n’avait pas de pattes mais des petits bras supportant chacun une pince aussi puissante qu’une cisaille. L’anneau supérieur, plus petit, dénué de pattes, faisait office de cou et réceptionnait sa tête allongée, noire, dotée de petits trous à la place des oreilles, d’antennes frétillantes, et surtout de petits yeux orange à la pupille noire et au regard vif.
Cette succession d’anneaux protégés par une carapace atterrit sans bruit sur le plancher, s’étira et tourna vers Lou sa longue tête qui semblait, tout comme ses anneaux, surprotégée par une espèce de casque. Il se secoua et plissa ses yeux. Il fit aller ses antennes et émit un long sifflement réprobateur.
« Je sais… Trop facile ! Bah, de toute façon, je n’ai pas le choix. Grimpe à l’étage, cache-toi et viens m’aider si le temps se gâte ! »
Un autre sifflement vint confirmer cette appréciation et Pic, sans prendre son élan, sauta brusquement sur l’une des poutres ternies, au vernis écaillé, y plongea ses griffes et l’escalada avec une facilité déconcertante. Il disparut sur les toits après avoir fait une série de cabrioles.
Une fois Pic envolé, Lou reprit son chemin vers la grande porte vitrée du bar. Juste à côté de cette porte, le propriétaire de ce magnifique lieu de convivialité avait eu la bonne idée, Lou, malgré son caractère moqueur, fut bien forcé de l'admettre, de placer un grand cadre, protégé d'une simple fenêtre, dans lequel tous les habitants de Pommeraie venaient mettre leur annonce. Au passage, son regard fut attiré par une affiche agrafée en haut, à gauche de l’entrée. Elle était entourée par d’autres annonçant la vente d’un piano désaccordé, celle d’un vieux tracteur ou bien encore qu’un jeune homme recherchait activement tout type de travail. Celles-ci ne l’intéressèrent pas, elles piquèrent juste sa curiosité un bref instant. Lou revint vite à la première.
Une tête était mise à prix cinq mille contis par la police de Bray, celle d’un dénommé Arno Leduin, dit Le Taquin, braqueur et assassin, qualifié d'armé et dangereux. Ça, pensa Lou, ils le mettaient à chaque fois. Sans doute avaient-ils peur que les gens ne comprennent pas ce que sous-entendait le mot assassin ! Il ouvrit la fenêtre qui grinça sur ses gonds et arracha la feuille avec la photo en noir et blanc du criminel en fuite, la plia soigneusement et la glissa dans l’une des poches de son docker gris, usé par les intempéries. Ce bon vieux Arno, ça faisait combien de fois, déjà, qu'il le ramenait à la justice. Le Taquin ne cessait de s'enfuir... Enfin, lui, ça l'arrangeait, en fin de compte. A chaque fois qu'il le ramenait à un poste de police du Vieux Continent, il touchait une prime !
Bubel allait être content, se dit-il avec un sourire aux lèvres. A peine le job était-il terminé que Lou en trouvait un autre !
Lou regarda par les vitres de la porte avant d’entrer. Il entrevit deux clients face au comptoir en train de parler à un barman, lui-même occupé à essuyer des verres. De l’autre côté, quatre anciens jouaient aux cartes, assis autour d’une table. De là où il était, il ne put rien voir de plus.
Il ouvrit la porte, un carillon sonna. Il avança sur deux mètres, s’arrêta. Il avait entendu une chaise glisser brusquement ; quelqu’un s’était levé derrière lui, quelqu’un de nerveux et de rapide. Avant qu’il eût pu faire un mouvement, une parade, ce quelqu’un lui sauta dessus !
Lou n’irait pas plus loin. Il voulut se retourner pour faire face à son agresseur mais n’en eût pas le temps. Une bouteille le toucha en pleine tête, explosant en mille morceaux.
Il eut juste le temps de se maudire. Quel amateurisme ! Un coup comme ça ne serait jamais arrivé à D’Aragon, son défunt mentor.
Lou tomba, assommé, imbibé d’un whisky à l’odeur passablement douteuse.

Une demi-heure plus tard, il fut brutalement réveillé par un seau d’eau froide. Où était-il ? Il ouvrit péniblement les yeux . Il se trouvait dans une petite pièce dotée d’un lit et d’un placard, certainement l’une des chambres de l’hôtel ; il devait être à l’étage.
Il voulut bouger ; impossible ! Il était fermement ligoté à une chaise. Il sentit l’odeur du sang. Ses cheveux mi-longs, en étaient imbibés. Et une énième cicatrice sur le crâne, rumina t-il en maudissant son manque de prudence. Ses agresseurs se tenaient en face de lui ; deux hommes, une femme. L’un des hommes, un obèse, tenait le seau.
Espèce d’abruti des dernières marées, tu ne perds rien pour attendre, gros tas, pensa Lou tout en observant la femme qui se tenait derrière, visiblement mal à l’aise.
Enfin, il l’avait trouvée.
Jeune, brune de un mètre soixante-quinze à la peau tannée par le soleil vif de son pays, au regard noir, au nez arrondi contre-balançant son visage dur et ferme, aux sourcils aussi fins que ses lèvres... Ses cheveux étaient châtain foncé, plus ou moins coupés au carré puisqu’ils devenaient plus longs au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient du front.
Abélia Oriel.
Aucun doute, elle correspondait aux différents descriptifs qu’il avait patiemment recueillis dans le quartier du port, là où se trouvait la plus grande partie des tapineuses de Bray.
Abélia… La catin que tout le monde recherchait.
Et le grand maigre qui lui ressemblait, le barman de tout à l’heure, ça ne pouvait être que son frère, le patron de l’Etoile du nord…
Excellent !
« Qui êtes-vous ? » Demanda le grand maigre.
« Louis Balthazar, pour vous servir…
– Balthazar ? Quel drôle de nom ! Au cas où vous n’auriez pas remarqué, on ne joue pas, ici. Que venez-vous faire par chez nous ?
– Ma foi, boire et dormir. Mais le service laisse à désirer… Quant à votre whisky, on croirait de la pisse de chat, non pas que j’aie déjà goûté de la pisse de chat mais… » 
Lou n’eut pas le temps d’achever son laïus, le gros lui asséna une puissante droite dans l’estomac. Il en eut le souffle coupé.
La dérouillée avait été si forte que la chaise se renversa. Pour la deuxième fois de la journée, ce fut sa tête qui prit en cognant violemment sur le plancher. L’impact fit claquer sa mâchoire et Lou se mordit la langue.
Il ne cria pas… Oh, ce n’était pas qu’il n’avait pas mal, loin de là, il souffrait le martyre ! Ce n’était pas non plus par fierté, il en avait très peu. Non, c’était juste qu’il n’avait plus d’air dans ses poumons. Il se contenta de plisser les yeux, fit une grimace et cracha du sang.
Maintenant, il en était sûr : le gros allait souffrir !
« Merde, Hubert, qu’est ce qui va pas chez toi ? » Intervint Abélia.
« Tu lui as déjà éclaté une bouteille sur la tête ! Faut te calmer ! Et puis d’abord, qui te dit qu’il vient pour moi, ce type ? Il dit peut-être vrai, peut-être qu’il ne faisait que passer !
– Que passer ? Non mais, t’en vois beaucoup des vacanciers par ici ? De surplus armés jusqu’aux dents ? T’as maté son sabre ?
– Une épée, gros tas inculte… Double tranchant, épée, simple, sabre ! C’est une épée, pas un vulgaire sabre, ce n'est pas compliqué, non ? »
Lou n’avait pas pu se retenir, c’était sorti comme ça, ça avait été plus fort que lui ! Il le regrettait déjà ! Il savait qu’il allait souffrir…
« Espèce de… » Rugit le dénommé Hubert tout en lançant son pied vers le visage de Balthazar. Le bougre allait cogner.
Le coup ne vint jamais.
Ce qui vint, par contre, ce fut un terrible hurlement. Pic venait de faire son entrée. Sournoisement, il s’était glissé entre les jambes des ravisseurs. Au moment où Hubert prenait son élan, l’escarion avait frappé ; une attaque précise, nette, quasi-chirurgicale, un coup que Lou lui avait inculqué.
Pic, d’un bond, avait sauté sur l’entrejambe de son ennemi et avait planté son dard dans ses parties intimes, y libérant un terrible venin et lui infligeant une douleur atroce. Le gros tas s’était effondré. Il n’était pas mort. Il fallait mettre Pic hors de lui pour qu’il tue. Il fallait également qu’il pique sa proie une bonne dizaine de fois pour ce faire, répandant ainsi dans son organisme une dose létale de poison. Ici, il lui avait juste fait mal… Vraiment très mal !
Avant que les deux autres ne comprennent ce qui arrivait à leur compagnon, Pic glissa derrière Lou et sectionna ses liens à l’aide de ses pinces tranchantes.
Louis Balthazar, chasseur de primes en colère, se redressa alors d’un bond spectaculaire, un sourire carnassier aux lèvres et un feu de glace irradiant de ses yeux bleus. Pic siégeait déjà sur son épaule gauche.
Ses adversaires reculèrent, à la fois stupéfaits et apeurés.
Peur , ils avaient peur de lui ! Il est vrai qu’ils n’avaient rien de deux guerriers, ces deux-là ! Ils ressemblaient plutôt à ce qu’ils étaient : un frère et une sœur, de toute évidence embrigadés contre leur gré dans une histoire qui les dépassait. Il les quitta des yeux, rassuré, et observa la chambre ; il trouva sa cape, ses deux ceintures entremêlées, et son épée sur le lit. Il s’en empara vivement, sans dire un mot.
L’homme mit sa sœur derrière lui et se plaça en travers du chemin de Louis.
« Vous et vos amis de la Peste Lutine, vous ne ferez pas de mal à Abélia. Espèce de salopard ! »
Sans prévenir, Louis se jeta sur lui, son pied droit se faufilant derrière ses jambes. Il le fit tomber sans difficulté, l’empoigna aussitôt au cou de sa main gauche tandis que Pic sifflait, toujours agrippé à son épaule. Louis colla son visage au sien, le vrilla du regard alors qu’il se débattait, affolé et que sa sœur hurlait de terreur.
« Je ne lui ferai aucun mal, Mr Oriel. »
Il se dégagea instantanément et, comme si rien ne s'était passé, l’aida à se relever.
« Je ne suis pas à la solde de la Peste Lutine, je suis un chasseur de primes ! Votre sœur, aux yeux de la justice de Bray, vaut huit mille contis et je compte bien la lui ramener entière. 
– Mais…
– Monsieur, ne croyez pas avoir le choix. Votre tête ne vaut rien, je n’ai donc aucune raison de la laisser sur son socle… Si elle venait à tomber, à rouler à terre et à s’abîmer, je n’en serais guère peiné. Vous pourriez très bien devenir ce que l’on appelle, dans notre jargon, un dommage collatéral ; un accident est si vite arrivé. Et puis, croyez-vous réellement être en mesure de la protéger des pestiférés ! Je suis d’ailleurs assez étonné d’être arrivé en premier… Mr Oriel, ne faites pas d’histoires, laissez-moi emmener votre sœur. Ensuite, fermez votre bar, prenez vos cliques et vos claques, enfants et femme, chat, chien et poules... Et partez… Partez loin, sans mot dire et attendez la fin du procès de Mlle Oriel pour réapparaître ! »
Louis, un brin théâtral, ne s'était pas contenté d'une belle tirade mais avait accompagné ses paroles d'un redressement athlétique, emmenant avec lui le corps dégingandé de Nathaël. Il en était à l'épousseter et à défroisser ses vêtements, lorsqu'Abélia décida d'intervenir.
« Nathaël, je crains qu’il n’ait raison ! J’ai eu tort de revenir après tant d’années, je t’ai mis, toi et ta famille dans une situation périlleuse et je le regrette…
– Mais tu es ma famille, tu fais partie des miens, je ne peux accepter… » Pleura Nathaël, des sanglots dans la gorge.
« Tu n’as pas le choix ! » Répondit-elle tout en le serrant dans ses bras.
Si Louis Balthazar trouva la scène émouvante, il n'en dit mot. La chose sembla le laisser de marbre... La porte s’ouvrit. Une femme passa son visage dans l’entrebâillement.
« Nathaël, oh, mais…
– Non, ne t’inquiète pas ; tout va bien. » la coupa le dénommé Nathaël. « Continue, que se passe-t-il ?
– Des hommes sont en bas, armés jusqu’aux dents. Ils veulent voir le patron. Ils ont mis nos clients à la porte. Nathaël, ils les ont jetés dehors comme des malpropres !
– Vous aviez raison, Mr Balthazar ! Camille, où sont les enfants ?
– Au dernier étage, dans leur chambre.
– Montez les rejoindre… » Intervint Balthazar. « Enfermez-vous à double tour. Nathaël ?
– Oui ?
– Avez-vous des armes ?
– Un fusil, sous mon lit, en haut !
– Très bien, prenez le et suivez votre femme.
– Et Abélia ?
– Comme je vous l’ai dit ; elle m’accompagne. Je la ramène à Bray, de gré ou de force.
– Vous voulez affronter ces types ?
– Oh, ils ne seront pas les premiers à se mettre en travers de ma route… et certainement pas les derniers !
– Mais…
– Il le faut ! » Le coupa Abélia . « Cours mettre les tiens à l’abri ! Je m’en remets à cet homme.
– Le temps presse, Mr Oriel. »
Nathaël Oriel, impuissant, serra une dernière fois sa sœur dans ses bras, puis s’écarta. Sa femme le prit par la main et voulut l'emmener au troisième étage. Alors qu’ils sortaient sur le palier, un homme fit irruption et asséna un violent coup de crosse à la femme.
« Non ! » hurla Oriel, épouvanté. « Pas ça ! Camille ? Camille, ma chérie ? »
Elle ne répondit pas ! Elle s’était évanouie, le nez éclaté. Allongée, une mare de sang se formait déjà autour de son visage.
Oriel se tourna vers l’agresseur et voulut se jeter dessus ! Il fut stoppé net par le canon d’un revolver, pointé sur son front.
« Je ne ferais pas çà, si j’étais toi, Patron ! » L’homme avança alors et pénétra dans la chambre.
« Tiens, Abélia… Comment vas-tu ? Mr Beaumort te cherche partout ! »
De là où il se trouvait, le pestiféré n’avait pu voir Balthazar. Le chasseur de primes, réactif, s’était glissé derrière la porte grande ouverte. Son épée à la main, il pria la fille d’un simple signe de la main, de se taire et de ne pas bouger.
Lorsque Nathaël eut suffisamment reculé pour que Lou puisse entrevoir le canon pointé sur lui, il enfonça violemment la porte. L’autre, surpris, perdit l'équilibre et tira involontairement un coup ; quelques morceaux de plâtre tombèrent du plafond. Nathaël, lui, se jeta sur Abélia. Il espérait ainsi la protéger de tout échange de tir.
L’homme commençait à se redresser lorsque Lou lui tomba dessus, plongeant son épée dans son ventre puis dans son cœur. Sans doute surpris de mourir aujourd’hui, le pestiféré s’éteignit sans protester.
Lou tendit l’oreille ; des pas dans l’escalier. Il agrippa sans ménagement Camille, la traînant par le bras à l’intérieur de la chambre. Il sortit, attrapant au passage le colt du mort, et ferma la porte, laissant les autres à l’abri de la bagarre.
Pic était toujours cramponné sur son épaule, impassible spectateur.
Le premier arrivé sur le palier prit une balle en pleine tête et tomba sur les autres, les faisant rouler dans l’escalier en colimaçon. L’escarion félicita son ami bipède en émettant de jolis sifflements.
Louis rengaina aussitôt l’épée et lâcha le revolver pour fouiller à deux mains dans les sacoches attachées à sa deuxième ceinture, sorte de ceinture à outils faite main, sur mesure, dont les poches étaient tout de même moins nombreuses et moins volumineuses que sur la traditionnelle. Pour ne pas être gêné dans ses mouvements, Louis avait pris l'habitude de glisser ce qui s'approchait le plus d'une musette et d'escarcelles dans son dos.
Ainsi, d'un geste répété maintes fois, il les fit coulisser à l'avant. Sa main gauche fouina dans l'une de ses escarcelles et en ressortit un magnifique zippo argenté, sur lequel était peint un étrange corbeau noir aux yeux rouges, souvenir d'un ennemi intime. Il prit dans la sacoche une mèche d’une dizaine de centimètres. La main droite, pendant ce temps, choisissait entre une dizaine de bourses sorcières sagement rangées dans une série d'encoches rappelant vaguement les cartouchières des chasseurs. D'ailleurs, ces bourses, si ce n'est qu'elles étaient faites d'un cuir épais au sommet duquel trônait un fin opercule caoutchouteux, ressemblaient à s'y méprendre aux cartouches destinées aux bons vieux fusils de ces bons vieux chasseurs... Quoiqu'il en fût, Louis connaissait l'arrangement de cette cartouchière par cœur, il classait lui-même ces petites bourses et en mémorisait l'emplacement. Il prit donc l’une d’entre elles sans hésiter ; sur son étiquette était inscrit en pattes de mouche Poussière de Méduse. Il glissa alors la mèche à travers l'opercule destiné à cet effet, qui céda de suite à la pression et la mèche s'engouffra sans résistance dans la bourse. Louis ouvrit son zippo et alluma sa flammèche d'un geste maintes fois répété.
Les antennes de Pic frétillaient.
Tout en avançant vers l’escalier, le chasseur de primes alluma la mèche. Il lança la bourse vers ses ennemis qui, entassés dans un coin au beau milieu des marches, luttaient contre le mort. Ils étaient deux à se débattre avec le corps inerte de leur compagnon. Ils peinaient à se redresser et insultaient sans vergogne le macchabée, pourtant fort innocent en cette sordide affaire.
La bourse explosa très vite, libérant une poussière noire. Louis, impassible, observa cette étrange poussière retombant sur ses adversaires ; ils ne pouvaient faire autrement que l’inhaler. Ils en restèrent pétrifiés… Littéralement pétrifiés ! Ils s’étaient transformés en statues de pierre !
Un sourire en coin se dessina sur les lèvres fines de Louis Balthazar, un sourire de prédateur.
Une fois la poussière de Méduse disparue, il descendit prudemment les escaliers.
Pas un bruit !
Plus d’ennemis ?
Louis passa devant les statues, les caressa : froides comme du marbre. Rien à redire sur le fabuleux boulot du sorcier qui lui avait vendu ces poudres ! Certes il les avait payées le prix fort, mais cette grosse cargaison de poudres diverses et variées, que le sorcier lui avait laissée à prix d’or, ne manquerait pas d'être rentabilisée !
Cette fois, Balthazar ne s’était pas fait arnaquer ; les poudres fonctionnaient à merveille.
Balthazar se remémora fugitivement une sombre mésaventure qu’il avait vécue, où aucune de ses poudres n’avaient fonctionné comme elles étaient censées le faire. L’histoire avait bien failli tourner court pour le chasseur de primes. La sorcellerie n’était pas une science exacte, et les charlatans étaient légion !
Et pourtant, il aimait la sorcellerie, il l’adorait à la manière d’un gosse face à des pétards. Dès que l’occasion se présentait, il ne manquait pas de sortir ses échantillons de magie portative...
Il n’eut le temps de rien.
Pris par surprise en bas de l’escalier, Louis vit une des tables rondes voler vers lui. Il eut juste le temps de tourner la tête et de se recroqueviller. La table vint se fracasser en partie sur lui, en partie sur la rambarde, ce qui lui permit de s’en sortir indemne… Mais sonné. Pic, doté de meilleurs réflexes, avait senti le coup venir et avait quitté son épaule juste à temps.
A peine Balthazar reprenait-il son souffle que les restes de la table qui s’étaient amoncelés sur lui, furent dispersés par des bras monstrueux. Un terrible rugissement accompagnait ces mouvements violents et saccadés. Un troll ! Ces salauds de pestiférés avaient amené un troll. Il mesurait bien dans les deux mètres cinquante. Il se déplaçait difficilement tant les plafonds étaient bas pour lui. A sa façon de se mouvoir, on aurait dit un gorille, mais un gorille sur son trente et un ! Il ne savait pourquoi, mais Lou, en un laps de temps infiniment court avait retenu la façon dont il était habillé. Un costume noir, une cravate noire, une chemise blanche, tout cela taillé sur mesure, ça va de soi ! Le contraste entre ces vêtements et l’aspect répugnant du troll était saisissant : un humanoïde, en costume deux pièces, donc, avec un torse monstrueux, des bras plus larges que ses cuisses et des mains aussi grandes que ses pieds ! Il fallait y ajouter une gueule de travers - tous les trolls ont des gueules de travers - , un nez de boxeur, des oreilles énormes et décollées, un regard de fou, un sourire de dément qui siérait à tout bon cannibale, et surtout… Des cheveux élégamment taillés et gominés ; le summum de l'horreur !
Etrange mélange !
Louis était comme tétanisé ; que faire ? Les paluches du monstre se rapprochaient de plus en plus de lui, de son visage. Une gifle de cette bête le décapiterait sans nul doute !
Le troll rugit à nouveau . Il avait fini de dégager les débris et se trouvait nez à nez avec Louis. Il souleva son bras droit et ferma son poing ; il allait le cogner.
Le choc ne vint pas. Un autre ami de Louis venait d’intervenir. Bubel était là, dans le salon, derrière son ennemi. Il avait lancé ses fouets organiques sur le troll. L’un immobilisait le bras droit tandis que l’autre se resserrait fermement sur son cou. L’amphibien, pour s’assurer que ses bras résisteraient à la pression exercée par son adversaire, diminua brusquement sa taille, ses deux mètres de hauteur chutant alors à un mètre vingt, son torse et ses bras doublant de volume.
Lou avait lu un truc sur cette capacité qu’avaient les meub’ls. En dehors d’une petite colonne vertébrale, et d’un crâne doté d’une faramineuse protubérance, qui faisait vaguement penser à un ballon de rugby, ils n’avaient aucun squelette ! A sa place se trouvait un réseau complexe de tuyaux de différents calibres, dans lequel circulait un fluide très particulier. Ce réseau, pour faire court, remplaçait l’ossature manquante. Le fluide se solidifiait de manière innée mais également volontaire, en différents endroits et formait ainsi l'armature du meub'l. Cette espèce de squelette flexible s'associait à une étrange élasticité de leur corps, à un système neurosensoriel hors-normes et à un nombre inimaginable de minuscules muscles, se contractant au doigt et à l’œil autour de ces tuyaux. Tout chez le meub'l rendait sa taille et sa forme indéfinissables ; il pouvait être trapu ou filiforme, symétrique ou non.
C’était toujours fantastique de voir son ami se transformer ainsi.
Malheureusement ses efforts ne suffirent pas. Le troll, doué d’une force surhumaine - normal, c'était un troll, pas un homme ! - , tira violemment sur les fouets de Bubel, ces fins tentacules qu’il allongeait et rétractait à volonté et qui prenaient naissance sur ses poignets. Il fit voler le meub’l à travers la pièce. Le pauvre dut lâcher prise ; il atterrit violemment sur le comptoir, et, en reprenant sa forme initiale et filiforme, éclata au passage bouteilles et verres. Sa répartition des masses n’avait pas suffi à arrêter le monstre. Avec un cri strident, l’escarion surgit alors de nulle part et grimpa sur le troll. Il voulut lui planter son dard dans la chair lorsqu’il arriva à son cou mais n’y parvint pas. La peau du monstre, un cuir épais, formait une cuirasse impénétrable. Le troll se dandinait dans tous les sens, tentant vainement d’attraper l’escarion, qui, vif comme l’éclair, ne cessait de se déplacer d’un bras à l’autre, glissait dans son dos, remontait par l’entrejambe pour escalader ensuite son ventre bedonnant. Il était en train de le plonger dans une rage noire.
Lou n’était pas certain que ce fût la meilleure des options.
Il se redressa, dégaina son épée et plongea sur son ennemi, tentant d’en transpercer l’abdomen. Le coup ripa tant sa chair était épaisse.
Le monstre voulut riposter en l'assommant d'une méchante gifle. Il l’esquiva de justesse. Sa main alla se planter dans le mur si violemment qu’elle se coinça entre deux poutres. Alors que le monstre se démenait pour se libérer, Louis le contourna et d’un coup net et précis lui sectionna les deux tendons d’Achille. Le troll tomba brusquement dans un hurlement à réveiller les morts.
Louis vit alors que Nathaël Oriel était descendu. Il visait le chasseur de primes posément à l’aide du colt laissé au premier. Il leva le cran d’arrêt. Louis eut un doute : il n’allait tout de même pas lui tirer dessus.
« Barrez-vous de là », lui cria-t-il.
Louis obtempéra.
Nathaël vida alors son chargeur sur le troll.
Le monstre n’abandonna sa vie qu’à contrecœur, résistant jusqu’à son dernier souffle.

Dix minutes plus tard, les Oriel ainsi que l’équipe de Balthazar avaient récupéré. Camille Oriel était dans une rage noire. Non seulement son nez était cassé, l’Etoile du nord était ravagée, mais surtout elle avait bien cru que sa dernière heure avait sonné ainsi que, pire encore, celles de ses enfants et de son mari. A son réveil, elle avait insulté de tous les noms d’oiseaux Abélia, des noms d’oiseaux qu’il était bien difficile de cerner, entre deux gargarismes de sang. Nathaël n’avait pu la calmer. Après lui avoir parlé, Camille monta rejoindre ses enfants en faisant claquer les portes, tandis que Nathaël descendait voir les autres. Louis finissait un double whisky qu’il s était servi lui-même sans attendre la moindre autorisation. Il ne disait mot. Il reprenait ses esprits. Nathaël Oriel le regarda d’un mauvais œil alors qu’il vidait son meilleur whisky, celui qu’il cachait sous son comptoir, en bas, à gauche ; sa réserve personnelle. Bubel se reposait à quelques mètres de là. Affalé sur une chaise, il avait recueilli l’escarion et le caressait de sa froide main d’amphibien. Chez un meub'l une main, c'était quatre doigts, pas de pouces et un étrange appendice situé sur la face interne du poignet, qui, s'allongeant à volonté, pouvait autant servir de fouet que de pouce.
Ҫa n’avait pas l’air de gêner Pic qui ronronnait de bonheur.
Abélia, quant à elle, se tenait raide comme un piquet, derrière Balthazar, l’air résolu. Jusqu'à maintenant, elle avait gardé le silence, même lorsque sa belle-sœur l'avait insultée. Elle était atterrée par le carnage qu’elle avait imposé chez son frère. Brusquement elle prenait conscience du danger qu’elle avait amené chez lui, au sein même de sa famille. Sans l’intervention de ces chasseurs de primes, ils seraient tous morts… Et, connaissant Beaumort, certainement pas de la façon la plus douce. Ils avaient eu de la chance, se dit-elle. Elle allait se décider à parler lorsqu’un autre la prit de court ; c’était le grand type vert aux fines rayures blanches et bleues, doté d’une espèce de coquille sur le haut du crâne, coquille qui ne pouvait qu'attirer son regard puisque sa moitié droite était apparemment composée d'une sorte d'ivoire tandis que sa gauche, toute de métal finement travaillé, faisait indubitablement resurgir en elle ces vieilles images de chevaliers qu'elle trouvait dans ses livres d'enfant, où l'on voyait ces hommes entièrement recouverts de luxueuses armures se battre en duel pour le foulard d'une dame. Ses yeux étaient énormes et proéminents, jaunes et noirs, ses orbites saillantes. Ses joues se gonflaient au fur et à mesure que sa langue formulait des mots gutturaux, ponctués de roulements de r. A chaque fin de phrase, l’air s’échappait de ses poches, comme chassé vers l’extérieur. A chaque fois, il émettait un claquement sec. Il était affreusement ridicule !
« Louis, on ne peut trrraîner plus longtemps. Si je suis venu t’aider, c’est…
– Parce que tu as vu une autre ilekaï atterrir et que tu as suivi ces joyeux drilles jusqu’ici ! Je me doute, Bubel ! Pour qui me prends-tu ?
– Le Summerrr est sur la place, il ne faut pas attendre. » Reprit le meub’l en faisant fi de la remarque acerbe de son partenaire. « Je ne pense pas qu’ils soient tous descendus de leur ilekaï, et celle-ci, elle est très étrrrange. Elle doit être rrredoutable !
– Le Cocrane » Intervint Abélia. « Ce pourri de Beaumort a prêté le Cocrane à ses hommes de mains ! C’est toujours ce qu’il fait lorsqu’il les envoie effectuer une mission délicate.
– Le Coc-quoi ? » grommela Louis.
« Le Cocrane, c’est le navire de Beaumort. Votre ami a raison… il est monstrueusement puissant. Il faut…
– Oh, mais c’est pas vrai ! Voilà qu’elle s’y met aussi ! » souffla Louis. Il était las, fatigué et lorsqu’il était ainsi, il pestait sans arrêt. « Je sais, il faut y aller. Et bien soit, allons-y ! » Il finit son verre cul-sec et se leva. « Mr Oriel, rassemblez votre famille, je vous prie… Vous embarquez aussi.
– Comment ça ? » dit l’autre, surpris.
« Bubel et votre sœur ont raison, ils vont revenir. S’ils vous trouvent…
– Mais ils ne nous trouveront pas !
– Je sais, puisque je vous emmène !
– Non, nous allons nous cacher chez des amis…
– Ce n’est pas raisonnable, ils sauront comment vous rattraper. » Dit Abélia.
« Mais de quoi te mêles-tu ? » la coupa sèchement son frère. « Depuis quand ma fugueuse de petite sœur, celle-là même que je n’ai jamais cessé de rechercher, même lorsque tout le monde n’y croyait plus, cette enterrée vivante qui revient brutalement dans ma vie au bout de cinq longues années, sait ce qui est raisonnable pour moi. Ma femme ne veut plus que nous soyons mêlés à cela. Nos enfants ont bien failli se retrouver orphelins… ou pire encore ; Qu’en sais-je ? Non, nous ne vous suivons pas. Et faites-moi confiance, Mr Balthazar, ils ne nous trouveront pas ! »
Bubel intervint avant que la discussion ne dégénère. C’était typique de Bubel, pensa Louis… un vrai diplomate, ce meub’l. « De toute façon, les Pestiférrrés ont probablement repérrré l’Elisabeth Summer. Ils vont nous pourchasser, j’en mettrai ma main à couper. Il est donc bien plus dangerrreux pour cette famille de monter à bord.
– Et bien, puisque cette décision ne semble plus m’appartenir et que tout le monde est d’accord… Qu’il en soit ainsi. » fit Louis, résigné. « Abélia, faites vos adieux, il est plus que l’heure d’y aller ! »
Abélia, anéantie, se tourna vers son frère.
« Et bien, il semble que nous n’ayons guère le choix… Nathaël, je suis désolée… Je m’en veux, je n’aurais jamais dû revenir…
– Ne dis pas cela. J’avais perdu ma sœur, j’en avais fait le deuil… On t’a même enterrée dans le caveau familial… Enfin, je veux dire qu’on a enterré un cercueil vide. Tu m’as manqué, tu sais… Et là que je t’ai retrouvée, tu dois à nouveau nous quitter.
– J’ai été égoïste, il aurait mieux valu ne pas vous mêler à cela, je… je ferai en sorte que tout s’arrange, je te paierai les dégâts, je te promets…
– Hum, et avec quoi ? Tu n’as pas un sou ! Tu te vendras encore dans les ports des grandes cités ? »
Nathaël se rendit compte qu’il était allé trop loin. Une larme coula des yeux d’Abélia. Il s’approcha d’elle, lui essuya et la prit dans ses bras. « Excuse-moi, p’tite sœur. Je suis un idiot. Je n’ose imaginer ce par quoi tu as dû passer avant de revenir à Pommeraie. Ecoute, une fois cette affaire réglée, rejoins-nous,… Tu auras alors la vie normale que tu n’as jamais eue.
– Hem Hem » Louis s’impatientait et battait du pied, à l’entrée de l’Etoile du nord.
« Oui, sans doute… » répondit Abélia, songeuse. « Camille ne veut plus me voir, j’ai causé beaucoup de tort…
– Laisse Camille en dehors de cela . Une fois la colère retombée, elle ne t’en voudra plus.
– Oui, peut-être… Il faut que j’y aille, Nathaël. Tu sais, ces gens prendront soin de moi. A bientôt mon frère. »
Elle quitta son étreinte, l’embrassa tendrement sur la joue et s’en alla sans se retourner. Elle dépassa Louis et sortit à l’air libre. Là, elle prit une profonde inspiration, évitant ainsi de justesse une marée de pleurs irraisonnée. Que pouvait-elle dire à son frère ? Elle était quasi-condamnée, elle le savait. Ce Balthazar la garderait en vie, elle en était sûre. Mais après ? Une fois remise aux autorités ? Une fois dans sa cellule ? Toute la ville de Bray était corrompue ! Toute la ville était sous la coupe de Beaumort ! Elle n’avait aucune chance d’en réchapper vivante. Au moins, sa famille s’en sortait bien. C’était déjà ça .
« Adieu Mr Oriel, prenez bien soin de votre femme et de vos enfants. Suivez mon conseil ; cachez-vous !
– Adieu Mr Balthazar. Prenez soin de ma petite sœur.
– Elle sera remise aux autorités de Bray et sera sous haute surveillance jusqu’au jugement. Au revoir. »
Louis referma la porte. Nathaël se retrouva seul au beau milieu d’un bar ravagé, avec, à ses côtés, le cadavre d’un troll, dans les escaliers, celui d’un homme à la tête explosée, une étrange statue de deux hommes aux membres entremêlés, tentant vainement de se relever, et enfin, avec le souvenir de ce macchabée goûtant au repos éternel, dans l'une des chambres de son hôtel. Il courut rejoindre sa femme et ses enfants. Ils devaient quitter cet endroit au plus vite !


2. Et le ciel leur tomba sur la tête



Ce matin, mon Louis s’est enflammé...
Nom d’un dragon, j’ai créé un monstre !
Pour ma défense, je n’étais pas destiné à être un père... J’ai certainement fait quelques erreurs... J’aurais dû insister sur une éducation plus standard plutôt que sur des aspects purement pratiques liés à notre petit arrangement. J’ai encouragé l’émergence d’un prédateur et désormais, le chasseur qui sommeillait en lui semble se réveiller ! Il réclame son dû et assassine mon petit lionceau pour se substituer à lui. Il a faim, il veut du lourd, du mastodonte...
Il semblerait que nos contrats signés dans Le Pays Sauvage ne lui conviennent plus... Cette tête de butor les jugerait indignes et peu glorieux...
Tu te doutes, les portes se sont mises à claquer sur l’Elisabeth Summer et Pic et Bubel, fidèles à leurs habitudes, ont préféré prendre la poudre d’escampette, me laissant seul au beau milieu de cette crise de folie que j’espère passagère... Les pleutres ! Je me suis donc retrouvé seul face à cet idiot qui m’a fait une espèce de crise d’adolescence tardive et qui s’est mis à clamer, sans préambule, qu’il ne participerait pas à cette expédition vers La Grande Frondaison.
Comme si il en avait le pouvoir !
Diantre !
Te rends-tu compte ?
Une affaire en or, pourtant... Une des plus grandes caravanes jamais constituées. Des navires marchands à n’en plus finir, entourés d’une multitude de navires mercenaires pour les protéger... Dont l’Elisabeth Summer, pardi ! Et tout ça pour nous emmener là où peu d’hommes sont allés, à l’orée du néant, sur La Grande Frondaison !
Comment pourrions-nous refuser une mission si facile, si tranquille, nous emmenant vers un lieu si mythique ?
Comment ose-t-il, ce salopiaud ?
Je le lui ai demandé.
Et sais-tu ce qu’il m’a répondu ?
Ce petit prétentieux, fier comme un paon, me dit qu’il s’ennuie ferme depuis trop longtemps, que nos chasses sur Le Vieux Continent étaient bien plus trépidantes... Et de continuer sur sa lancée en affirmant qu’escorter ces maudites caravanes à travers Le Pays Sauvage ne fait pas partie des missions d’un chasseur de primes !
Il est même allé jusqu’à me menacer, moi, son mentor, son ami... Son père adoptif !Il s’est emballé et, devant mon refus à écouter ses inepties, il m’a affirmé qu’il réfléchissait à la possibilité de rompre notre contrat et de récupérer L’Elisabeth Summer à son compte, me laissant choir dans le premier port venu...
Même si je sais qu’il ne pensait pas un traître mot de ce qu’il disait et que ce foutu crétin est un brin soupe au lait... Eh bien, la moutarde me montant au nez, j’ai dit des choses que je regrette déjà...
Et me voilà là, sur le pont, en train de griffonner ces quelques mots alors que Louis s’est enfermé dans sa chambre, où, j’en suis sûr, il est en train de faire les cent pas... Grand bien lui fasse, à cette tête d’âne !
Sieur Balthazar se voit donc à la tête d’une entreprise beaucoup plus pointue et aimerait pour une fois chasser du gros gibier et non pas du menu fretin. Non, Sieur Balthazar ne se contente plus d’être un simple mercenaire gardant des convois, il ne veut plus chasser de voleurs ou de brigands, ni encadrer l’installation de nouveaux colons en des zones inexplorées... Ces emplois, m’a t-il dit, ne sont pas pour lui. Ces emplois, pourtant, nous nourrissent et nous rémunèrent parfois grassement et, ceci, sans encourir trop de risques... Les voleurs ne sont pas des assassins et une fois cernés, ne jouent que rarement aux psychopathes, quant aux marchands ou aux colons, même si il n’est pas sans risque de les protéger, ils tiennent trop à leur vie pour prendre des risques et investissent énormément dans leur sécurité. Nous ne sommes jamais seuls et les mercenaires sont parfois si nombreux que l’on a l’impression de nous transformer en une véritable milice...
Mais non, ce gamin obtus ne veut plus de la sécurité.
Il veut du renom, de la reconnaissance.. Il veut chasser de grands criminels, ceux qui pullulent au sein des cités du Vieux Continent...
Ben voyons... N’a t-il donc aucune idée des risques, veut-il se mettre à dos l’une de ces grandes familles du crime, ces réseaux si puissants qu’ils font peur à la justice et ont la main mise sur des villes entières ? Se rend-il compte des conséquences ? N’avons nous pas déjà eu notre lot de complications en nous frottant à La Corporation Magicienne ?
Et pour obtenir quoi ? Un peu plus d’argent, une part de gloire...
La gloire, si il savait où elle peut nous mener, celle-là... Si il en avait juste une idée !
Bah, il suffirait pour cela qu’il te lise, toi, mon bien-aimé journal et alors, il comprendrait ! Mais non, on parle de Louis, là ; Louis n’a plus besoin des conseils d’un vieil infirme râleur, Louis n’a aucun besoin de lire … Non, Louis sait tout...
Mais c’est normal... Enfin je crois ! Il me semble que j’étais pareil à son âge. Je n’écoutais personne... A vrai dire, je n’avais personne à écouter.
Lui, il m’a moi, et il a Bubel...Et Pic, d’une certaine manière !
Mais, ce maudit gamin est une tête d’enclume...
Ah... Une porte claque ! Il doit sortir de son antre...
Je te laisse, mon journal, il me faut battre le fer tant qu’il est encore chaud et tenter, tant qu’il en est encore temps, d’inculquer à cet impudent quelques principes de survie … Je pense sortir une bouteille de rhum, histoire d’enterrer la hache de guerre !

Extrait d’un des carnets rouges de Félix D’Aragon.





Enfin ! Louis Balthazar avait attrapé sa proie. Il s’agissait maintenant de la garder et de la ramener saine et sauve à la Justice de Bray, la cité sur un volcan. Il doutait d’y parvenir sans rencontrer une quelconque résistance.
Huit mille contis, le jeu en valait la chandelle ! Enfin, Louis tentait-il de s'en persuader ? Après tout, huit mille contis justifiaient-ils une prise de risque aussi énorme ? Il commençait sérieusement à en douter. Il allait se mettre la Peste Lutine à dos, des tas de gars dangereux allaient le traquer ! Louis souffla, histoire de dénouer le nœud qui serrait son estomac. Bah, il fallait voir ça comme un investissement sur le long terme. Il allait devenir le seul chasseur de primes travaillant contre la Peste... Le marché était immense...
Tu parles, des salades de commercial, comme l'avait dit un Bubel remonté à bloc. Qui donc lui avait fourré ça dans le crâne ? Un vieux pêcheur, un poivrot fort sympathique au demeurant, avec qui il avait passé une soirée à boire, à jouer et à raconter des histoires qu'un marin et qu'un airien se racontaient toujours lorsqu'ils se rencontraient, histoire de savoir qui avait la plus grande ! C'était dans un bistrot, dans le vieux port de Bray... Quel nom portait-il ce troquet, déjà ? Le destrier des flots, la jument des mers ? Il ne savait plus trop... En tout cas, ça avait un rapport avec un canasson qui nageait ! Peu importait, au fond. L'essentiel était qu'il avait bu avec Pépé, un vieil homme et que ce vieux fou lui avait bourré le mou. Il ne savait trop comment, mais de fil en aiguille, ils en étaient venus à parler de son job. Louis lui avait même confié que ses affaires, depuis la mort de son compère, n'étaient guère florissantes et qu’il ne trouvait guère d’intérêts à continuer sur la lancée de Félix. Il s’était lassé de ces petites missions que son mentor collectionnait à outrance, baladant sans relâche sa troupe d’un port à un autre et partant sans cesse en quête de contrats faciles à tenir... Lui n’en avait pas eu envie et, blessé profondément par le décès de Félix, n’avait pas pris garde à cette subjuguante mélancolie qui, telle une insignifiante voie d’eau, négligée trop longtemps, s’insinuait subrepticement dans les cales de son esprit jusqu’à le noyer complètement, et ceci malgré les efforts conjoints de Bubel et Pic... Il devait en tenir une sacrée pour avoir la langue aussi bien pendue ! L'autre lui avait parlé de cette belle-de-nuit pour qui la mère Avlo proposait une somme rondelette... Louis se souvenait encore de son sourire de singe édenté, à ce vieux malicieux ; il lui avait vendu une chimère en lui racontant qu'il devrait se jeter dans l'aventure... Il n'y aurait aucun autre postulant, avait-il dit. Tout bon chasseur se gardait bien de chasser sur le territoire des pestiférés, sous peine d'en devenir la proie. Louis lui avait demandé, tout sourire, si il rabattait pour la Peste Lutine, si il voulait le voir mort, et Pépé, partant d'un rire tonitruant, s'était bien défendu, lui parlant de simple suggestion ! Pépé restait persuadé que Louis avait la carrure d'un véritable aventurier, que se mettre la Peste à dos ne lui faisait pas peur, à lui, ce jeune homme fougueux et téméraire qui en avait déjà vu des vertes et des pas mûres... Ils avaient encore parlé, ils avaient ri et bu beaucoup... Et s'étaient séparés à l'orée du jour... Lou l'avait regardé partir ; le vieux Pépé, bien que s'appuyant sur sa canne noueuse, le dos archi-voûté, ne titubait même pas ! Ҫa l'avait impressionné ; Balthazar n'était pas en si bon état et retrouver l'Elisabeth Summer lui avait pris du temps, beaucoup de temps !
Du temps durant lequel son esprit embué, empêtré dans les filaments vaporeux de ce lavage de cerveau, avait fini par se laisser convaincre...
Après une bonne nuit de sommeil, la gueule enfarinée, la bouche pâteuse, il était parti en quête de la donzelle, et ce malgré la désapprobation la plus formelle de Bubel...
Et voilà comment il en était arrivé là... Tout ça à cause de Pépé, un type qu'il ne reverrait sans doute jamais, un vieil ivrogne qui avait joué avec sa fierté !
Merci Pépé... Merci beaucoup !
Louis souffla, encore.
La nuit était tombée, l’air était chaud et humide, lourd et chargé d’électricité, des nuages épais, plus noirs que la nuit, remplissaient le ciel, prêts à éclater, une brise se levait. A croire que la tension induite par les derniers événements se propageait aux éléments.
Bubel n’avait pas fait dans la discrétion. Le Summer se trouvait à cinq mètres au dessus d’eux, siégeant au beau milieu de la petite place. Une échelle en corde s’en échappait, flottant au gré d’un vent qui ne tarderait pas à forcir, Louis n’en doutait pas ; il était doué pour prédire les sautes d’humeur atmosphériques et là, ce qu’il pressentait n’était pas bon. Il ne fallait pas trop attendre pour prendre le large. A côté de l’échelle, l’ancre lancée à la hâte avait explosé de jolis bacs à fleurs en grès. Quelques curieux s’étaient attroupés autour de cette ancre et, certainement attirés par les bruits, regardaient en direction de l’Etoile du nord. Forts peu habitués aux êtres du Pays Sauvage, ils décampèrent vite lorsqu'ils virent Bubel sprinter dans leur direction. La poulaille locale n’allait pas tarder à rappliquer, elle aussi, et il fallait se dépêcher. Louis poussa Abélia vers l’échelle alors que le meub’l y montait à la vitesse de l’éclair, suivi de près par Pic. Bubel, encore une fois, et ceci pour gagner en vitesse, avait réparti sa masse musculaire dans ses bras et diminuait sa taille. Il grimpait à l’aide de bras monstrueux, à une vitesse ahurissante. Louis gravit l’échelle en dernier. Le Summer faisait déjà gronder son moteur et l'ancre était déjà relevée depuis belle lurette, lorsqu’il parvint à se hisser sur le pont inférieur, sorte de petite plate-forme métallique arrimée en dessous de l’ilekaï par une armature rigide. Il remonta le cordage rapidement et le fixa au pont. Une vieille et grosse mitrailleuse chevillée à un trépied était posée en son centre. Abélia l’observait, elle n’avait pas l’air convaincue par son efficacité.
« Elle est peut-être rouillée, mais fonctionne encore très bien, croyez-moi ! » Sans en ajouter plus, il l’invita par un simple signe du menton, à poursuivre son chemin. Elle gravit donc à nouveau une échelle, cette fois en fer, fixée directement sur la roche de l’ilekaï.
Et oui, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, toutes ces ilekaï, qu’elles soient ou non modifiées par les hommes, étaient à la base des blocs de pierres et de terre qui, un jour, s’étaient brusquement arrachées de la terre première pour s’en aller flotter au gré du vent. Abélia ne s’habituerait jamais à ce monde aux lois naturelles illogiques et incohérentes, à ce montage bancal, contradictoire et maladroit qui caractérisait son univers. Elle aurait tant voulu vivre dans un monde simple et rationnel. En existait-il un ? Ici, rien n’était rassurant, rien n’était prévisible !
Louis, lui, ne se posait pas autant de questions métaphysiques. Une seule le taraudait : allaient-ils être pris en chasse ? Son regard bleu tentait de percer l’horizon, essayant de détecter le moindre signe d’une quelconque poursuite. Rien pour le moment en dehors de cet amas de gros nuages noirs vers lesquels le Summer se dirigeait. Louis frissonna. C’était un excellent navigateur, il n’avait pas vraiment peur des violentes sautes d’humeurs climatiques. Non, c’était juste que lorsqu’il se retrouvait face à une tempête ou à un orage, il ne pouvait s’empêcher de repenser au plus sombre de ses souvenirs, une nuit où toute sa vie avait chaviré… Louis cligna des yeux, il revint à la réalité, rejetant violemment ses idées noires. Abélia avait atteint le pont supérieur. Il la rejoignit, passa par dessus la rambarde en acier et fit attention de ne pas se prendre les pieds dans les rails qui faisaient le tour de l’île flottante et leur permettaient de positionner leur canon où bon leur semblait.
Il se tourna vers la tour en pierre, haute de trois mètres, posée au centre du petit navire circulaire. A son sommet, dans un habitat métallique vitré siégeait Bubel, déjà aux commandes de la bête. Il se retourna et lui fit signe de la main. Le moteur, dont une protubérance, armée d’une dizaine de pistons et d’une série de roues à crampons, sortait du sous-sol, derrière la tour, tournait à plein régime dans un tohu-bohu effroyable. Plusieurs pots d’échappement s’en éloignaient pour s’engouffrer dans le grand mât fixé au sommet de la tour. Celui-ci étant creux, il faisait office de longue cheminée. Il s’en échappait une fumée noirâtre. Le moteur alimentait en partie une énorme hélice posée sur un mat à l’arrière de la tour, une sorte d’éolienne orientée de manière à projeter l’air sur la vieille voile raccommodée tendue sur le mât-cheminée et gonflée par cet air. Le navire prit de la vitesse lorsque les deux autres hélices fixées sur ses côtés se mirent en route.
Louis se retourna vers sa captive. « Je suppose qu’il n’est pas nécessaire de vous attacher, que je peux vous faire confiance…
– Merci, à vrai dire, je n’en espérais pas tant.
– Oui, et vous aviez raison. Je suis désolé, je ne peux courir le risque que vous tentiez quoi que ce soit durant ce voyage.
– Espèce de…
– Je sais, je sais, c’est bon, pas la peine de continuer. »
Fermement, il la prit par l’épaule et lui fit tourner le dos, l’immobilisant à l’aide de menottes sorties de sa petite sacoche. Abélia protesta : « Je ne suis qu’une victime dans cette affaire…
– C’est drôle, ça ! Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de personnes qui m’ont dit cela… »
Abélia se retourna et regarda Louis droit dans les yeux : « Mr Balthazar, je suis peut-être une catin et un grand nombre d’hommes n’ont que peu d’intérêt pour la parole de ce genre de femmes, mais je vous garantis que je ne suis pas une meurtrière. J’ai été enrôlée de force par Beaumort. Il m’a racheté à mon mac, s’est… » Elle hésita à poursuivre. « … S’est servi de moi à des fins personnelles. Disons, pour dire cela joliment, que j’étais l’une de ses nombreuses dames de compagnie... Et puis il s’est lassé de moi. Il m’a envoyée vers cet homme, le mari de Mme le maire. Je ne savais même pas qui il était. Lorsque j’ai vu ce que Beaumort et son homme de main lui ont fait, de quelle manière ils l’ont torturé, j’ai compris que je ne pouvais pas rester, je me suis sauvée…
– Ecoutez, je sais cela. Comment croyez-vous que je vous ai retrouvée ? Un témoin vous a vu prendre la poudre d’escampette. Un portrait robot assez ressemblant circule à Bray. Une forte somme est promise à celui qui aidera la police à vous localiser. J’ai des indics dans la police. Un type plutôt louche s’est présenté, attiré par l’appât du gain. Il disait vous connaître, il disait que vous aviez résidé dans les quartiers du port. Comme il n’en savait pas plus, il s’est fait jeter. Moi, je suis allé le voir. C’était votre ancien mac. Ce chacal a parlé facilement. Suivant la piste, je suis allé voir vos anciennes collègues. Moyennant finances, elles m’ont tout raconté sur vous et votre arrivée en ville alors que vous n’étiez qu’une gamine, une fugueuse parmi tant d’autres, rêvant de paillettes et de célébrité… Elles m’ont également dit de quelle ville vous veniez. Quelques heures plus tard, j’appris la mort brutale de votre mac, retrouvé pendu dans son bar miteux. La Peste Lutine a elle aussi des indics dans la police ! Plus de doute, j’étais sur la bonne voie. J’ai donc filé vers Pommeraie en espérant arriver le premier !
– Si vous savez tout cela, vous savez que je ne suis qu’un témoin. Je ne vais pas m’enfuir. De toute façon, je ne vais pas sauter de votre ruine volante. Je vous promets d’être discrète !
– Vous l’avez dit vous même. Pour certains hommes, la parole d’une catin ne vaut rien ! »
Louis avait parlé sincèrement, fermement. Il ne doutait pas de son innocence mais ne pouvait se permettre de lui faire confiance. Il allait devoir affronter et une tempête, et un étrange vaisseau armé comme un canonnier, il ne voulait pas d’un boulet dans ses pattes. Il ne voulait pas non plus lui faire mal, il souhaitait juste couper court à cette discussion stérile. Il y parvint. Abélia ne dit plus un mot. Elle se referma sur elle-même et devint docile.
Il la poussa à l’intérieur de la petite tour par une porte, à gauche du moteur. Là, une échelle conduisait à la cabine de pilotage, un escalier dans les profondeurs de l’île. Ils prirent par l’escalier et passèrent devant le premier sous-sol, composé d’une cave emplie de charbon et d’une énorme chaudière. Ils descendirent au second sous-sol. Il la fit pénétrer dans une chambre. Sans dire un mot, il l’y poussa délicatement et ferma la porte à double tour. Résignée, elle s’assit sur le lit, faiblement éclairé par la lumière du jour provenant d’un petit hublot.
Louis courut aussitôt au moins-un pour alimenter la chaudière en charbon. Il n’eut pas à en remettre beaucoup, Bubel l’avait déjà fait. Il trouva Pic lové sur le côté de la chaudière. C’était là qu’il se nichait, au plus près de la source de chaleur. Il adorait les climats chauds. Louis le caressa. Il émit un petit son mais ne bougea pas. Il dormait. Lou vérifia l’aiguille du compteur d’eau ; pas de souci. Il est vrai qu’il n’avait jamais de problèmes avec celui-là, une source d’eau vive jaillissait de cette île. C’était rare, mais certaines ilekaï possédaient des sources intarissables. Cela faisait partie de leur magie. Aucune science ne pouvait expliquer cette formation d’eau sur un bloc de terre et de roche coupé du reste du monde. En tout cas, l’Elisabeth Summer ayant été bâtie sur ce type d’ilekaï, son fonctionnement à la vapeur devenait un avantage non négligeable, puisque l’eau était directement puisée à la source, dans la cave du dernier niveau, juste en dessous des chambres.
Une fois la chaudière remplie et les vérifications d’usages faites, il rejoignit son ami au sommet de la tour de contrôle. « Du nouveau ?
– Rrrien de particulier pour l’inssstant.
– Ils vont venir, j’en mettrai ma main à couper. On ne se débarrasse pas aussi facilement de la Peste Lutine.
– Cette phrrrase, n’est-elle pas de moi ?
– Non, d’ailleurs, il n’y a ni les rrrr, ni les sss !
– Trrrès amusant. Je t’avais bien dit que cette chassse était trrrop dangereuse. Mais toi, comme d’habitude, tu n’en as fait qu’à ta tête. 
– Et blablabla et blablabla ! Ce qui est fait est fait, n’en parlons plus. Fonce, Bubel, fonce droit sur les nuages, c’est notre seule chance de les distancer.
– Bien, chef.»
Bubel tourna sèchement le gouvernail sur bâbord, le lâchant quelques secondes pour qu'il file de lui-même. Il le récupéra, le mit à l'arrêt tout en tirant sur une manivelle. Un complexe réseau de câbles s’échappant de la cabine se mit à bouger en tous sens. Certains câbles se tendaient alors que d’autres se relâchaient. Les quatre grandes ailes métalliques montées sur pivots aux quatre coins de l’ilekaï se mirent en branle ; le navire vira à gauche et sa proue monta vers les hauteurs. Louis manqua de glisser et se cogna la tête sur une commande fixée au plafond. Il grogna tandis que se dessinait sur les énormes lèvres du batracien ce qui se rapprochait le plus d’un sourire humain. Bubel n’aimait pas ses manières et le lui montrait fort bien.
Dans la chambre, Abélia glissa et tomba du lit.
Peut-être était-ce dû à la chance, peut-être était-ce dû au hasard, mais au moment même où le Summer entamait sa manœuvre, un énorme boulet passa à un iota de la tour de contrôle dans un sifflement strident, sous le regard ébahi des deux compères. Il venait de la poupe. Louis et Bubel se retournèrent comme un seul homme et leurs regards se posèrent sur leur ennemi, posé là, à une cinquantaine de mètres du Summer.
Lorsqu’il le vit pour la première fois, Louis pensa à une tortue, une espèce de tortue dont l’énorme cockpit faisait vaguement penser à la tête de l’animal, reliée par un petit cou surbaissé à une étonnante carapace, supportant elle-même ce qui semblait être deux ovales symétriques. Ceux-ci à leur tour, en portaient un dernier, plus petit, faisant sans doute office de château arrière. Un énorme canon surplombait ce château. Il fumait encore. Sur les côtés de la bête étaient solidement arrimées deux turbines à la taille disproportionnée par rapport à l’engin. Le revêtement de la tortue n’était qu’une longue succession de plaques en acier trempé, fixées les unes aux autres par de gros rivets. Le vaisseau brillait dans la pénombre de la nuit. Louis n’eut donc aucune difficulté à distinguer les balcons respectifs affectés à chacune des pièces supérieures, reliés les uns aux autres par plusieurs volées de marches et par des échelles. A vue de nez, le monstre devait faire dans les soixante mètres de long et dans les trente de hauteurs. Il était plus gros que le Summer et… si différent ! Pas de voile, pas de fumée noirâtre, pas de roche… Etonnant, pensa Louis. Mais ce qui le fit frémir, ce fut l’armement de l’engin ; il semblait être paré de plusieurs canons et de mitraillettes cachés dans ses recoins.
L’espèce de cuirassé volant gagna brusquement en vitesse et rattrapa le Summer, alors que celui-ci était à sa vitesse maximale. Il le longea sans difficulté, sans faire un bruit, le dépassa et se retourna brusquement. Bubel marmonna quelque chose mais Louis ne l’entendit pas. Il constata avec affliction que ce monstre était équipé d’une troisième turbine posée à l’arrière de l’engin. Les deux autres ne cessaient de tourner en tous sens ; elles le dirigeaient.
Bubel reprit le manche, il voulut faire monter davantage le Summer. « Non » dit Lou, sèchement. « Laisse-moi faire ! » Il poussa alors son ami et prit le gouvernail. Il vira un peu de manière à frôler l’autre sur son côté gauche. Il arrivait vite et la manœuvre n’était pas facile. Lorsqu’il estima qu’il était au-dessus de sa turbine, il fit plonger le Summer. Une énorme secousse se propagea dans les deux vaisseaux. Cette fois, Abélia ne tomba pas mais fit un bond surprenant. La turbine du monstre, silencieuse jusqu’à maintenant, se mit à siffler. Il l’avait endommagé, c’était déjà ça. Il voulut repartir mais dut forcer sur l’accélérateur, quelque chose restait accroché.
« Le pont inférieur doit être écrrrasé » dit Bubel.
« Sans doute » reprit Louis. « Mais on contrôle encore notre vaisseau. Eux, ils vont avoir plus de mal. »
Avec des grincements effrayants et des bruits de taules froissées, le Summer parvint à se dégager. Une fois l’ennemi dépassé, Louis se retourna pour l’observer. Le réacteur était toujours là et semblait encore tourner. Par contre lorsque celui de droite tourna sur son axe pour faire prendre de la hauteur à l’engin, celui de gauche sembla le suivre avec plus de difficulté. Malheureusement, l’engin, bien que titubant un peu, parvint à les prendre en chasse.
« Bubel, continue à monter vers les nuages. »
Louis quitta la passerelle, se laissa glisser le long de l’échelle, croisant un Pic surpris qui venait aux nouvelles. Préoccupé par la tournure inquiétante que prenaient les événements, il ignora son ami et se hâta vers le pont pour rejoindre le double canon. Il mit en route son petit moteur en tirant deux fois sur la corde du démarreur, et monta ensuite sur le siège posé à côté du canon. Tandis que l’engin se mettait à vibrer, il bougea une manivelle. Le double canon, tremblant et pétaradant, glissa alors sur le pont, le long des rails pour parvenir à la poupe. Lou se concentra sur le système de visée. Lorsqu’il eut le cuirassé volant dans sa ligne de mire, il tira un coup puis un deuxième. Le premier boulet fut esquivé, le deuxième toucha le château arrière, y fracassant une grande baie vitrée pour finir sa course à l’intérieur. Il ne ralentit pas pour autant. Louis se releva. Il voulait remettre des boulets dans les canons. Une réserve était posée sur un support en dessous du siège de l’engin. Au moment même où il s’abaissait, il entendit plusieurs détonations. Deux boulets touchèrent l’arrière du Summer et explosèrent à son contact. Forcément, pensa Louis, l’autre utilisait des boulets explosifs, dernier modèle paru. L’un détruisit une hélice, alors que l’autre détacha une partie de l’aile arrière. Le Summer trembla violemment. La proue descendit avant de remonter tant bien que mal. Il perdit en vitesse mais Bubel parvint à maintenir la barre vers la direction voulue, en rééquilibrant la poussée sur l’hélice restante et en modifiant la trajectoire induite par les trois ailes intactes.
Dans la cabine, en-dessous, des objets tombèrent des étagères, des livres, des babioles et il n’était pas facile de les éviter lorsque l’on était menotté. Abélia cria de rage et de frustration. Cette saleté de Cocrane allait les mettre en pièces. Alors qu’elle luttait pour ne pas choir du lit, appuyant de toutes ses forces sur ses talons, espérant ainsi les enraciner sur le vieux plancher et éviter la chute sur un fessier déjà endolori par la précédente glissade, un long coffret non amarré, quitta le dessous du dit lit et vint lui fracasser les chevilles. Abélia cria à nouveau et, prise d’un accès de rage revanchard, envoya un joli coup de pied à ce maudit coffre, perdant ainsi l’équilibre qu’elle avait eu tant de mal à maintenir.
Glissant du lit, son fessier rencontra pour la seconde fois le bois usé du plancher, alors que le coffre, propulsé au travers de la pièce, finit sa course contre le mur d’en face, concluant ce barouf par un petit clic significatif.
Le coffre venait de s’ouvrir...
Abélia, aiguillonnée par sa curiosité naturelle, se glissa jusqu’à lui et découvrit, non sans surprise, la réserve de bourses sorcières du chasseur de primes.
Elles étaient toutes là, soigneusement étiquetées et rangées dans de petites alvéoles. Les noms inscrits dessus étaient des plus évocateurs : Poudre de méduse, dont elle connaissait déjà l’usage, Poudre d’escampette, qui, à n’en pas douter, devrait lui être utile... Elle trouva également une Boumbadaboum, qu’elle jugea plus prudent de ne pas toucher. Une dernière attira son attention : Marchande de sable. Celle-ci l’inspirait.
Ne pouvant en prendre plus d’une, elle se décida pour cette bien-nommée. Si jamais elle avait l’opportunité de se sauver, elle le ferait, cela va sans dire, mais elle ne voulait prendre aucun risque et surtout, ne souhaitait pas blesser les chasseurs de primes qui les avaient sauvés tout à l’heure.
Se contorsionnant sans complexe en faisant fi des positions ridicules dans lesquelles elle se retrouva pour parvenir à ses fins, elle fit preuve d’une grande dextérité en parvenant à saisir du premier coup la dite bourse , puis du second, l’une des nombreuses mèches qui traînaient sur les côtés de la malle.
Abélia fumait, elle possédait déjà des allumettes, engoncées dans l’une des poches avant de son jean... Elle semblait prédestinée à se servir de ces bourses sorcières. Elle maudit pourtant ses goûts prononcés pour les jeans moulants lorsqu’il fallut glisser son nouvel équipement dans l’une des poches arrières. En priant pour que ce ne soit pas trop visible, elle repassa son chemisier par dessus.
Elle paracheva son délit en refermant le coffre et en le glissant en dessous du lit.
Elle ne put s’empêcher de penser aux dernières paroles de Balthazar... Peut-être avait-il raison de ne pas faire confiance à une catin ! Haussant les épaules, elle ignora cette fugace pensée et alla s’asseoir.
Dehors, le Summer parvint enfin à rattraper la masse nuageuse. Tandis que l’obscurité pointait son nez, le cœur des deux chasseurs de primes s’illuminait d’un nouvel espoir : y perdre leur poursuivant. Dans l’obscurité de la nuit doublée de la noirceur des cumulus, le petit vaisseau bifurqua, changeant plusieurs fois de cap, histoire de mettre son adversaire en déroute. L’orage était là, palpable. La chaleur diminuait, la moiteur s’accentuait, la brise se transformait en un vent irrégulier, tournant comme une bête en cage, encerclé par les nuages chargés d’eau. En temps normal, Bubel aurait fait monter le vaisseau un peu plus haut, au dessus des nuages, évitant ainsi la perte de visibilité, les éclairs et la tempête. Mais dans ce cas précis, il fallait rester là où on ne le voyait pas, là où la conduite était dangereuse. La foudre n’était pas encore là mais ne tarderait pas, Louis le savait.
Louis fit le tour du pont en courant, tentant vainement de percer les nuages, en haut, en bas, sur les côtés, espérant ne rien y trouver. C’était là leur chance de s’enfuir, d’éviter un combat perdu d’avance contre un géant d’acier. Il ne vit rien, n’entendit pas le sifflement de la turbine adverse. Il savait que ça ne voulait rien dire ; le vent, le bruit de son énorme moteur, tout cela pouvait couvrir l’arrivée furtive de son ennemi. Les nuages étaient si opaques qu’il pouvait se trouver à moins de vingt mètres sans qu'il parvienne à le percevoir. A vrai dire, il redoutait même la collision.
Alors qu’il achevait son tour d’horizon, il entrevit sur sa droite un puissant faisceau lumineux qui perçait l’obscurité. Évidemment ! Un vaisseau comme celui-ci était équipé d’un éclairage digne de ce nom. Il ne les avait pas encore trouvés. La lumière effleura le côté tribord du Summer. Louis courut prévenir Bubel. Il vira doucement sur bâbord puis baissa la manette des gaz, diminuant ainsi le ronronnement du moteur. Le Summer tentait de se faire plus petit qu’il n’était.
A l’instant où il parvenait à s’écarter de la source lumineuse, un coup de tonnerre se fit entendre, accompagné au grand dam des compagnons, d’un éclair fulgurant. La foudre tomba au sommet du mat du Summer. Sur celui-ci était fixé, comme sur les mâts les plus hauts de la plupart des ilekaï, une sphère de protection nommée globe paratonnerre, sorte de boulet transparent, emplie d’une substance verdâtre concoctée par des sorciers. Ce globe avait pour tâche de capturer la foudre, évitant ainsi les dégâts qu’elle pouvait infliger au navire. Une fois la décharge accumulée, elle la renvoyait sous forme de petites décharges dans toutes les directions, excepté dans celle du vaisseau. Louis n’aurait pas fait mieux avec une balise de détresse ! Le Summer était illuminé !
Immédiatement, ils se retrouvèrent sous les feux de son ennemi. Louis jeta un coup d’œil à l’arrière et tenta d’évaluer la distance les séparant l’un de l’autre. Difficile ; la lumière blanche irradiant de leur projecteur ajoutée à la nuit et aux nuages, compliquait la tâche. Très vite, des mitraillettes les prirent pour cible. Leur voile se transforma en passoire, le Summer perdit en vitesse. Le mât-cheminée fut transpercé de part et d’autre et la fumée se libéra par ces petits trous. A quelques pas de Louis, une vitre de la passerelle explosa.
Louis poussa Bubel. « Laisse-moi les commandes ».
Encore une fois. L’amphibien ne broncha pas et lâcha la barre volontiers. Son ami connaissait mieux le vaisseau. Lui avait une chance de les sauver.
« Bubel, file à l’arrière, charge le double canon et place-le à l’avant, sur la proue. Ensuite, attends mon signal ! » L’autre s’exécuta et disparut dans la tour pour réapparaître sur le pont, affrontant les éléments déchaînés. Le vent s’était levé, la pluie avait commencé à tomber avec le premier éclair. Désormais elle tombait en trombes. La courte robe en lin gris que portait Bubel fut vite trempée, mais il ne sembla pas gêné par les intempéries. Au contraire, il se déplaça avec aisance et sembla plus vif encore.
Louis poussa les gaz à fond. Des compteurs s’alarmèrent et une petite explosion eut lieu dans le moteur. « Allez, mon vieux, tiens bon, ça ne sera pas long . » Il parlait au Summer. L’éolienne tourna plus vite, l’hélice restante fit de même. Louis se cramponna au gouvernail.
Un nouvel éclair perça les nuages. Il s’abattit encore une fois sur le globe.
Louis observa son adversaire ; lui aussi avait gagné en vitesse. Il tira à nouveau deux boulets. L’un d’eux toucha la dernière hélice. L’autre explosa sur le pont à la poupe. Bubel venait tout juste de la quitter ; il arrivait de l’autre côté du vaisseau. Des pièces volèrent en tous sens. Le pont se disloquait. Les secousses furent terribles, le bruit épouvantable ; l’Elisabeth Summer criait, agonisait. « Désolé mon vieil ami. Tiens encore un peu, juste encore un peu. »
Et le Summer tint bon alors que Louis poussa encore un peu plus les manettes des gaz et que les aiguilles plongeaient dans la zone rouge. Il parvint à maintenir sa vitesse. L’autre continuait malgré tout à se rapprocher.
Là, contre toute attente, Louis coupa brutalement les gaz et tira sur les auvents de freinage. Il fit plonger le Summer de quelques mètres. L’espèce de cuirassé, lancé à pleine vitesse et surpris par la manœuvre, n’eut guère le temps de freiner. Il se retrouva très vite au dessus du Summer. Dans un bruit assourdissant, son cockpit rentra dans le mât du Summer, le fracturant violemment. La voile recouvra en entier sa baie vitrée. Le pilote dut paniquer car l’engin fut pris de soubresauts. Il passa à quelques centimètres de la passerelle du Summer. Instinctivement, Lou se recroquevilla. Le mât tomba sur le côté bâbord, un éclair s’abattit à nouveau sur le globe. Louis hurla à l’adresse de Bubel. « Vise le réacteur arrière, rien d’autre. »
Bubel, un œil dans l’objectif, attendit donc qu’il passât au dessus d’eux. La voile était toujours sur leur cockpit, ils avançaient à l’aveuglette. Progressivement, il fit tourner les manivelles et plaça ses canons.
Bientôt, l’énorme corps métallique acheva de les doubler.
Bientôt, il vit le réacteur dont parlait Lou. Il était énorme et il en émanait une lumière orange. Bientôt, il sentit sa chaleur le frôler. « Mais à quoi fonctionne cet engin, non de non ! » marmonna Bubel, dépité. Une fraction de seconde plus tard, alors qu’il appuyait sur la manette de tir, il se dit qu’il s’en foutait pas mal, après tout !
Les deux boulets partirent simultanément. L’un toucha le réacteur, l’autre non ; la tortue, aveuglée, ne cessait de bouger, sa ligne de conduite restait imprévisible. Bubel jura mais le coup suffit à éteindre le réacteur. Le vaisseau adverse se souleva brusquement par l’arrière. Il fut méchamment secoué mais ne s’arrêta pas.
Bubel n’attendit pas, il rechargea le canon et tira à nouveau. Malheureusement, les boulets rebondissaient sur l’acier et ne paraissaient pas endommager le vaisseau.
Louis comprit qu’ils avaient perdu. Il ne pouvait plus diriger le Summer. Il avait espéré détruire l’adversaire avec ce tir dans le réacteur. Il avait cru possible qu’une série d’explosions en chaîne se produise alors. Après tout, cela paraissait logique.
Rien n’avait fonctionné ! Le Summer n’était plus qu’un amas de ruines volant au gré du vent, en plein milieu d’un orage déchaîné, alors que l’autre possédait encore deux réacteurs et une panoplie d’armes redoutables. Que faire ?
Que faire ?
Louis éteignit le moteur. L’éolienne, qui ne servait plus à rien, cessa lentement de tourner. L’on entendit de nouveau le bruit du vent. Il quitta la passerelle et rejoignit Bubel, affrontant le déluge. Ce dernier était en train de recharger le double canon sous une pluie démentielle. « Arrête, c’est foutu !
– Non de non !» cria l’autre. « On ne va pas ssse rendre comme ça ! »
Un léger sourire pointa sur les lèvres de Balthazar. Il força Bubel à le regarder « Mais qui t’as parlé de se rendre ? Allez, viens ! De toute façon, il est hors de portée. 
– Mais… Il va rrrevenir !
– Pour sûr qu’il va revenir… Viens, il faut se mettre à couvert. » Joignant le mot à la parole, il entraîna son ami dans la tour en évitant les débris qui jalonnaient le pont et descendit à la volée les marches amenant au sous-sol.
Ils passèrent devant la chaudière qui s’éteignait à petit feu et rejoignirent la cabine où était enfermée Abélia. Louis, en ouvrant la porte découvrit une fille échevelée et débraillée, entourée d’une multitudes d’objets qui avaient quitté leurs étagères pour venir la bombarder. Malgré cela, elle resta dignement assise sur le lit, le dos raide, la mine renfrognée et dédaigneuse, lui adressant au passage un regard qui en disait long. Si elle avait été armée, elle aurait tiré, aucun doute là dessus !
« On est attaqué ! » fut la seule chose qu’il trouva à dire.
« Sans rire ! » Il la prenait pour une imbécile, elle en était convaincue.
Louis s’aperçut alors que la chambre était sens dessus dessous. Elle aussi avait subi les secousses, elle aussi avait entendu les détonations et les explosions. Gêné, il se frotta la tête. Il y trouva une croûte de sang séché là où il avait été cogné, lorsqu’il était entré dans le bar-hôtel. Il se ressaisit.
Bubel était collé à lui, derrière et observait la confrontation, dubitatif.
Pic les rejoignit et, chose incroyable, sauta sur les genoux d’Abélia pour s’y installer en boule tout en chantant une étrange mélodie. Surprise, elle fit un bond et émit un petit cri. Elle l’avait vu à l’œuvre et savait de quoi cet animal était capable. Comprenant vite qu’il ne lui voulait rien de mal, bien au contraire, elle se détendit. « Je n’aurais rien contre le fait de te caresser, mais ton maître a jugé bon de me menotter. » dit-elle d’un ton cinglant, tout en jetant un regard noir à Balthazar.
« Arrêtons les frais, voulez-vous. »
Elle ne dit mot. Qui ne dit mot consent.
Louis continua tout en s’approchant d’elle, une petite clé à la main. « Nous avons subi de très, très gros dégâts… Notre navire n’est plus qu’une ruine bercée par l’orage. Nous sommes parvenus à endommager notre ennemi mais pas suffisamment. Il va revenir et donner le coup de grâce, même si celui-ci ne sert plus à rien. Ce vaisseau, je n’en avais jamais vu des comme ça, il est tout en acier trempé et…
– … et fonce comme l’éclair. Le Cocrane. Je vous l’avais bien dit. Vous ne pouvez rien contre lui. Les Beaumort sont allés les chercher très loin, ces engins, dans une cité où la technologie dépasse de loin celle que nous connaissons sur le Vieux Continent. J’ai essayé de vous avertir mais…
– Vous voulez dire que Beaumort est là, qu’il manœuvre cet engin ?
– Non . Bien sûr que non. Il est trop peureux. Il ne prendrait jamais un risque aussi inconsidéré; il ne se sert du Cocrane que pour ses escapades festives, ou lorsqu’il est convaincu qu’il ne court aucun risque. Il vit vautré dans la luxure et la drogue, il ne fait rien d’autre de ses journées.
– Vous le connaissez par cœur, ce Beaumort ?
– J’ai fait partie de son harem. Je suis montée plusieurs fois à bord du Cocrane. J’ai vu comment Beaumort le pilotait… C’était à l’occasion de soirées …très spéciales ! »
Un silence gêné se fit.
– Bref. » Dit-elle en soufflant. « Lui ne prend aucun risque mais, lorsqu’une affaire pressante est à résoudre, il prête volontiers le Cocrane à son homme de main, Alonso, dit le Borsalino Blanc.
– Le Borsalino Blanc ? Oui, je connais, attendez voir… » Louis sourit, ses yeux brillèrent lorsqu’il se remémora où il avait vu ce nom placardé. « Sa tête est mise à prix sept mille cinq cents contis ! » Bubel émit un long sifflement. Louis reprit, pensif : « Le Borsalino Blanc, ridicule, ce surnom quand on y pense!
– Et Balthazar, vous trouvez ça mieux ? »
Bubel, toujours derrière Louis, laissa éclater un rire gras et guttural. Louis se retourna et lui jeta un coup d’œil glacial. « Désolé, c’est les nerrrfs ! 
– Balthazar, c’est mon nom... Celui de mon père. De surnom, je ne porte plus. » Dit-il doucement, comme pour lui-même, avant de compléter dans un murmure : « Bel-Hasard était le surnom que ce maudit Lubin m’avait attribué... Je ne l’ai jamais aimé ! »
Bubel ne put refréner un frisson, lorsqu’il entendit ce nom sorti d’outre-tombe...
Le regard des deux compères se croisèrent, ils prirent tous deux une profonde inspiration et revinrent au présent...
« Qui c’est, celui-là ? » Intervint Abélia.
« Peu importe. Il est mort il y’a fort longtemps. Je l’ai tué ! »
Ce disant, Louis caressait la garde de son épée, geste immédiatement remarqué par sa jeune interlocutrice... Ce fut à son tour de frissonner.
– Oh,… Ah ! Et bien soit ! Quoiqu’il en soit, vous vous trouvez en face d’un redoutable adversaire. Et si vous osez toucher au Cocrane, Beaumort vous le fera chèrement payer !
– Trop tard pour regretter ! Et puis, au cas où vous n’auriez pas remarqué, il n’a pas attendu que je touche à son foutu Cocrane pour tenter de me tuer.
– Oh mais il ne veut pas vous tuer. Du moins pas tout de suite. Le Borsalino Blanc veut vous ramener à Beaumort vivant. Beaumort adore voir souffrir les gens… et Alonso adore torturer pour son patron.
– Quelle bande de joyeux drilles. »Tout en ironisant, il libéra les poignets d’Abélia. « Pour être franc, je n’en espérais pas moins de la Peste Lutine et de ses pestiférés. C’est d’ailleurs sur cette idée que je place toutes mes billes. Nous allons nous en tirer !
– Vous me faites peur ! Où voulez-vous en venir ? » Abélia se massait les poignets.
– Et bien, pour nous prendre vivants, Alonso… le Borsalino Blanc, va devoir venir nous chercher. Et pour se faire, il va quitter le Cocrane. »
Une lueur d’espoir pétilla dans les yeux d’Abélia. Louis Balthazar sourit. Bubel rit de nouveaux. « Les nerrrfs, toujours les nerrrfs ! »


3. Le Borsalino Blanc



Avis de recherche

Recherchons de préférence vivant, l’individu surnommé
Le Borsalino Blanc
Nom : inconnu – Prénom : Alonso
Mise à prix pour sa capture :
Vivant : 7500 contis, Mort : 4000 contis
( Si l’individu est mort, n’omettez pas de vous présenter muni d’un corps entier et identifiable, sans quoi, aucune prime ne sera versée – Pour rappel, une tête ne peut suffire. )
Toute information pertinente quant à sa localisation et qui permettrait à la police, la capture de cet ennemi public peut faire l’objet d’une rémunération, dont le montant sera discuté avec l’homme de loi en question.
Descriptif :
Yeux marron – Cheveux châtains parsemés de gris, mi-longs, généralement coiffés en arrière à l’aide de gomina - Lèvres épaisses affublées d’une fine moustache entretenue avec soin – dans les 1m75 pour 80 kg – Embonpoint.
Précision :
Affiche tous les codes vestimentaires du parfait gentleman – Fréquemment vêtu d’un costume trois pièces de qualité, et d’un borsalino blanc, d’où son pseudonyme.
Attention, l’individu a un lourd passé criminel. Il est réputé dangereux et imprévisible et fait probablement partie de l’association criminelle connue sous le nom de Peste Lutine. Il est donc entouré de criminels tout aussi dangereux.
Arrêté une fois, mais immédiatement libéré pour vice de procédure, ce laps de temps a cependant permis une évaluation psychologique qui le situerait entre le pervers narcissique et le psychopathe. Incriminé dans plusieurs crimes crapuleux en lien évident avec La Peste Lutine mais également dans des affaires criminelles indépendantes, notamment dans la mort de plusieurs prostituées.
Si vous le détenez, présentez-vous sans tarder, accompagné de l’individu, au commissariat le plus proche. Prudence et discrétion sont de mise, un risque de représailles par ses employeurs n’étant pas à écarter.

Texte tiré d’une affiche officielle placardée
dans la plupart des Cités Libres du Vieux Continent,
agrémentée d’un portrait.





« Alonso, je présume ! »
L’homme au chapeau blanc était là, sur le pont du Summer. Recouvert d’un élégant imperméable, tout aussi blanc que son borsalino. Il supportait la pluie qui s’abattait encore sur le vaisseau en ruines, dorénavant plus fine. Le vent était tombé et les nuages se dissipaient. La nuit était fraîche. Le Borsalino Blanc, donc, tout en évitant de marcher sur les débris qui jonchaient le sol et de salir ses mocassins noirs et blancs, s’avança dans la lumière des projecteurs du Cocrane, amarré au Summer, le cockpit du premier faisant face à la tour du second. Au loin, un éclair transperça le ciel et illumina les alentours. Sur l’un des balcons supérieurs du Cocrane, un homme se tenait, pistolet-mitrailleur en mains, paré à toutes les éventualités. Quelqu’un d’autre était resté aux commandes de l’engin ; le moteur tournait encore et deux mitraillettes visiblement télécommandées étaient dirigées sur Louis, Bubel et Abélia. L’homme de main n’était pas venu seul. Deux autres hommes, armés de revolvers l’entouraient.
« Et vous, ce doit être Balthazar !
– Nos réputations nous précédent, dirait-on !
– Oui, ce doit être cela ! Beau combat, n’est-ce pas ?
– Oui, je trouve aussi. Votre Cocrane a bien des atouts.
– Hélas, il est vrai que vous aviez perdu d’avance. Je ne pensais pourtant pas que vous seriez capable de l’endommager de la sorte ; un réacteur central de mort, celui de bâbord à moitié déchaussé et pire que tout, la suite de Mr Beaumort ravagée par un tir de boulet ! Hum, je pense que le lutin serait très heureux de vous rencontrer… D’autant plus que vous avez transformé deux de mes hommes en pierre, en avez tué deux autres et assassiné mon troll préféré.
– Oh, vous en avez plusieurs ? »
Alonso sembla rire de bon cœur. Il s’arrêta net, tira une bouffée sur sa cigarette puis dit d’un ton sec : « Balthazar, vous êtes un chasseur de primes bien étrange. Savez-vous que pas un seul de vos collègues, et j’insiste sur le pas un seul , ne s’est aventuré dans cette enquête ? En revanche, ils nous ont tous proposé leurs services. Etes-vous stupide au point de vous mettre la Peste Lutine à dos, Balthazar, ou êtes-vous suicidaire ? »
Tout, dans sa façon d’être était réfléchi ; sa gestuelle, ses mimiques… Sa tenue. Il était d’un théâtral affligeant. Louis pensa aussitôt à l’un de ces gangsters que l’on voit dans ces films de détectives privés courant après des mafioso. Instinctivement, il le détesta… Pire encore, il le haït. Il était convaincu que le personnage, sans ses sbires, seul dans une situation inconfortable, s’effacerait pour laisser place à un petit homme peureux et tout tremblant, enfermé dans un costume de théâtre, qu’il souillerait de ses humeurs à la moindre occasion. Il se promit de tout faire pour le vérifier.
« Ni l’un, ni l’autre. » Répondit-il bien fort. « Disons que c’est avant tout une question de déontologie… »
Tout en disant cela, il chassa de nouveau le sourire édenté de Pépé. Ah, celui-là, si jamais il le recroisait un jour.
« De déontologie ? Hmm, je vois. Nous, les pestiférés, ne sommes pas de fervents défenseurs de ce genre de doctrine. Elle ne semble guère vous avoir servi. Balthazar, vous avez assisté, impuissant, à la destruction de votre pitoyable Elisabeth Summer. Vous allez mourir dans d’horribles souffrances, mais auparavant, vous allez voir comment l’on s’amuse avec les étrangetés verdâtres comme votre compagnon de voyage, et surtout, vous allez découvrir tout ce que l’on peut faire subir à une traînée comme cette catin d’Abélia. »
Bubel émit un son de gorge étrange mais aisément déchiffrable. Louis pouvait le traduire par une tirade du genre : l’étrangeté verdâtre, c’était moi, ça ? Il prit la parole, un sourire aux lèvres. « Quel charmant programme… Vous ne m’en voudrez pas trop, j’espère, mais j’avais déjà prévu autre chose pour la soirée. » Il sentit Abélia et Bubel se rapprocher de lui, ou plutôt se glisser derrière lui.
« Je crains que vous n’ayez guère le choix. Rendez les armes, Balthazar. Ne voyez-vous pas où votre obstination vous a mené ?
– Exactement là où je le désirais, monsieur je me la pète en costume blanc ! » répondit-il âprement.
Le Borsalino Blanc recula d’un pas, surpris par cette répartie qui lui sembla pour le moins totalement inadaptée à la situation. Louis entendit les clic-clac significatifs. Ces employés venaient d’enlever les crans de sécurité de leurs armes. La tension monta d’un cran. Un cri aigu transperça alors le cockpit du Cocrane. Le vaisseau tangua brutalement, menaçant de rompre les amarres le reliant au Summer, avant de se remettre d’aplomb. Le bulldog au pistolet-mitrailleur qui siégeait sur le balcon tomba, s’explosant le nez sur la rambarde.
Pic avait rempli sa mission ; il venait de neutraliser le pilote du Cocrane. Louis ne s’était pas trompé, tout à l’heure. Le Cocrane était revenu à la charge et avait déversé sa colère sur le Summer. Son vaisseau qu’il aimait tant, avait subi un tir de canon sans précédent, associé à des rafales de mitraillettes. Lui, Bubel et Abélia s’étaient réfugiés tout en bas, dans la petite grotte où prenait naissance la source de l’ilekaï. Là, ils avaient patiemment attendu que la tempête passe. Louis avait serré les poings, enragé d’assister impuissant à la destruction de son bien le plus précieux. Et puis… Plus rien durant dix minutes.
Abélia avait cru devenir folle, là, emmurée dans cette grotte, au beau milieu des airs.
Dix longues et interminables minutes à endurer un silence froid, rythmées par le clapotis de la source, par les frétillements de Pic, par les cents pas de Balthazar et par un intolérable bruit de succion !
Elle apprendrait bien plus tard que Bubel était bourré de tics nerveux et même s'il ne l'admettait pas, ces derniers étaient des plus agaçants. Là, il avait joué avec ses appendices, ses espèces de fouets organiques. Absorbé dans ces noires pensées, il ne s'en était même pas rendu compte.
Ces fouets s'allongeaient doucement, s'enroulant progressivement autour de ses poignets puis de ses avant-bras et, brusquement, lorsqu'ils avaient atteint leur longueur maximale, retournaient à leur état originel, provoquant ainsi un écœurant bruit de succion.
Abélia se trouvant dans une situation fort délicate, trop heureuse qu'on ait bien voulu lui ôter ses menottes, n'osa piper mot et prit sur elle durant cette attente infinie, endurant la nervosité des chasseurs de primes.
Enfin, ils avaient entendu le Cocrane lancer les amarres. Ils étaient alors remontés, armés et parés à toute éventualité. Lou s’était délesté de sa cape et s’était équipé de son fusil à pompe qu’il portait dans son dos, supporté par une troisième ceinture, transversale celle-là, sur laquelle était rangée une série de cartouches. Bubel, comme à son habitude, avait préféré rester les mains vides. Abélia avait accepté de prendre un pistolet, bien qu’elle n’en ait jamais approché un de sa vie. Pic, sur les ordres de Louis, avait pris les devants et s’était subrepticement faufilé sur le Cocrane. Il avait pour mission de piquer le pilote là où ça faisait mal, dans les parties intimes. Pour sûr il tomberait dans les pommes et préférerait y rester plusieurs heures. Louis Balthazar n’était pas peu fier du tour qu’il avait appris à son compagnon.
Ils venaient d’abattre leur dernière carte.
Ils avaient eut raison !
Sur le pont du Summer, lorsque le pilote cria, le Borsalino et ses hommes détournèrent leur attention de Louis pour la poser sur le Cocrane. Louis sortit son épée et plongea sur l’un des hommes armés alors que Bubel lançait ses fouets organiques sur le second. Alonso, pris entre deux feux, dégaina son flingue et visa Louis. Il fut arrêté par le fouet de Bubel qui atterrit sur sa main armée.
Il avait étranglé son premier adversaire.
Louis transperça son ennemi une dernière fois, lâcha son épée et dégaina son fusil à pompe. Il tira sur le tueur au nez éclaté alors qu’il se relevait à peine. L’homme abattu, projeté par l’impact de la balle, passa par dessus la rambarde et tomba dans les limbes obscurs entourant les vaisseaux.
Louis se retourna et sourit à l’homme en blanc, immobilisé par Bubel. « Finalement, c’est moi qui invite ! » dit-il en partant d’un rire tintammaresque. Il décompensait, il en était conscient mais n’y pouvait rien. Voyant le regard apeuré que lui adressa Alonso, il fut convaincu de passer pour un dément. Il repartit de plus belle. « Chouette ton chapeau… Je le garde !» Il le prit et le posa sur sa tête. Ҫa ne lui allait pas du tout, mais ce n’était pas grave. C’était son trophée. « Eh, Abélia, regardez ça… Pas mal hein ? » Il se retourna.
Pas d’Abélia.
« Bubel, tu as vu Abélia ?
– Non, elle était rrrestée derrière nous… Oh, non de non, regarde le Cocrane ! »
Les deux pinces métalliques qui s’étaient plantées dans la carcasse du Summer venaient de se détendre et rentraient se cacher sous son cockpit tandis que cette maudite tortue faisait marche-arrière à plein régime. Avant que Louis n’eut le temps de faire quoi que ce soit, le Cocrane était à plus de dix mètres du Summer. Il se rua sur la rambarde et sous le feu des projecteurs, lui cria de revenir, la supplia de ne pas faire cette sottise. Désemparé, il se mit à hurler le nom de son ami, de Pic, l’escarion.
Un grésillement se fit entendre, puis une voix féminine, une voix de jeune femme terrifiée, mais déterminée, crispée et apeurée.
L’équipement de ce vaisseau allait même jusqu’au microphone !
« Vous l’avez dit vous-même, Monsieur Bel-Hasard, il ne faut pas faire confiance à une fille de joie. j’ai beau ressentir de la rancœur envers vous et vos tristes paroles, je n’en reste pas moins désolée. Je vous abandonne sur votre île au plus mauvais des moments, j’en ai conscience, mais vous vous doutez qu’il m’est impossible de vous venir en aide. Vous, vous souhaitez m’emmener à Bray... Mais là-bas, que ce soit en prison ou sous haute surveillance, je mourrai à coup sûr, comme tous ceux qui, avant moi, ont représenté une menace pour La Peste Lutine. Je préfère donc vous laisser là et tenter ma chance ailleurs... Oh, j’allais oublier ; ne vous inquiétez pas pour Pic, disons qu’il avait grand besoin de dormir... Vous comprendrez aisément que je ne prenne pas le temps de vous le ramener ; un chasseur de primes, quel qu’il soit, n’est pas plus digne de confiance qu’une catin ! »
Un claquement signifia l’extinction du microphone. Les lumières du Cocrane s’effacèrent aussitôt, et le vaisseau disparut sans attendre, plongeant en dessous du Summer.
Désormais il faisait froid. La pluie redoubla d’intensité. Plus aucune lumière ne venait éclairer le Summer, épave à la dérive. Louis se retourna, et sans un mot avança vers Bubel, l’esprit ailleurs. Il regrettait amèrement de ne pas avoir cherché à instaurer ne serait-ce qu’une once de confiance entre lui et Abélia. Il ne l’avait pas vu venir non plus, ce coup-là. C’était pourtant si facile à prédire... Il aurait dû s’en douter et s’en prémunir... Son estomac se noua.
Comment allait-il récupérer Pic ?
Se sentant terriblement stupide, il se débarrassa de ce maudit couvre-chef, voulant le jeter au loin.
Bubel, qui en avait fini avec Alonso et le tenait par ses poignets à l’aide d’une seule main surdimensionnée, allongea vivement son second bras, attrapant au vol le chapeau.
« Non, mon ami. On le garrrde ! Sssouvenir de ton obsstination. Tu aurrais dû nous écouter, moi et Pic. La Pesste, c’était trrop pour nous. Pic est perrdu, L’Elisabeth est détrruite... »
Bubel était furieux, et il avait toutes les raisons du monde de l’être.
« Hey, mais vous m’avez moi, les amis ! »
Alonso, incapable de se retenir, n’avait su résister à l’appel des sirènes. Se croyant malin, il reprit de plus belle, le sourire aux lèvres et le regard vissé sur Balthazar.
« Mais dîtes-moi donc, mon cher chasseur sans peur et sans reproche, pourquoi cette pute vous a t-elle appelé Bel-Hasard ? Vous deux avez déjà sympathisé ? En si peu de temps ? »
Alonso n’eut jamais la réponse à sa question. Louis Balthazar lui flanqua un violent uppercut qui le mit KO. Il le haïssait, ce type !


Si ces premiers chapitres vous ont convaincus que Balthazar est un personnage à suivre, Peste Soit Des Lutins est disponible sous un format kindle pour 3 € ou en version broché pour 13,50 €, et c'est par ICI !
Bonne lecture... 


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